Haïti: Etzer Vilaire :"J'ai écrit pour ceux que tourmente le drame de la vie"
Concevoir la possibilité d'une oeuvre qui échapperait entièrement aux influences fatales du milieu, ce serait rêver à une vibration harmonieuse sans un choc qui la détermine, un rayon sans l'astre qui nous l'envoie, la formation d'une fleur sans une tige qui la porte.
L'oeuvre poétique de Vilaire est un sismographe. Ce qualificatif permet de contourner les jugements hâtifs par lesquels Vilaire est tout, sauf un poète haïtien. À tous égards, il suffit d'approfondir l'oeuvre pour que soient rejetées les étiquettes péjoratives utilisées à dessein d'infirmer la valeur paradoxalement humaine et nationale de l'oeuvre saisie dans une double perspective intimiste et universaliste. De quelque côté que l'on se place, on doit admettre que la poésie de Vilaire résulte de la fusion du génie et du talent, des tiraillements sociaux et la perception d'une âme hautement sensibilisée aux douleurs du monde et aux souffrances de l'être humain. À titre de preuve convaincante, on peut retenir ce passage de l'avertissement aux Dix Hommes Noirs : « Tout le monde sait quelle relation existe entre les phénomènes d'ordre politique et social et le mouvement des littératures et des arts. Certaines idées maîtresses d'une époque, certains états d'âme qui se généralisent dans un pays exercent sur l'esprit de ces écrivains une sorte d'aimantation irrésistible, qui se trahit par un ton général dominant dans les oeuvres contemporaines, une source commune d'inspiration en rapport avec le trait caractéristique de l'époque et les conditions du milieu.
Concevoir la possibilité d'une oeuvre qui échapperait entièrement à ces influences fatales, ce serait rêver à une vibration harmonieuse sans un choc qui la détermine, un rayon sans l'astre qui nous l'envoie, la formation d'une fleur sans une tige qui la porte. »
Cet avertissement, qui d'un jour nouveau éclaire la genèse de l'oeuvre poétique de Vilaire, peut s'étendre à l'ensemble de la poésie qui porte en elle-même les éléments de réponse à une vaste problématique haïtienne dictée par une cascade d'événements malheureux porteurs de toutes les menaces de déstabilisation politique et de désintégration sociale.
Les années comprises entre 1872 (date de sa naissance) et 1901 sont celles d'un long apprentissage et d'une intense réflexion sur l'art et la poésie. Les circonstances malheureuses d'ordre politico social constituent un immense creuset où se forme une âme hautement sensibilisée à la beauté et à l'angoisse.
En l'an un (1) du 20e siècle, Etzer Vilaire est né à la poésie. L'enfantement est douloureux. Le forceps ? C'est le spectacle malheureux d'un pays qui va à la dérive et dont le tissu social s'effiloche au rythme d'une volonté manifestée par les dirigeants de satisfaire leurs intérêts égoïstes. Le rapport poésie/histoire s'inscrit sous le signe d'une réelle fidélité.
En effet, plus les événements sont nombreux et malheureux, plus la poésie gagne en intensité et en beauté. Plus impérieuse est la nécessité de produire. Faut-il alors se faire à cette idée que l'âme tourmentée du poète se débarrasse progressivement de ses tourments au rythme des productions littéraires et poétiques ? La chronologie des faits et événements sociopolitiques explique tant soit peu la profusion d'oeuvres qui font de Vilaire l'un des plus grands poètes de la littérature haïtienne.
L'ambiance
Il n'est pas vraiment nécessaire d'insister davantage sur la relation existence individuelle/ histoire politique. On sait que la thématique de la poésie vilairienne s'enracine dans un amas de circonstances auxquelles une âme sensible de poète ne saurait rester indifférente. Ainsi, en contrebas de cette poésie des hauteurs, se découvre l'angoisse suscitée par la platitude de l'instant fugace et du quotidien précaire. D'ailleurs, la volonté de pérenniser le sublime, que traduit la poésie vilairienne, ne peut trouver d'autres motifs que dans le refus de la grisaille.
Que dire de plus ? En somme, « un peuple d'épiciers » doit avoir son phare, son guide qui vit au voisinage des cimes. Le romantisme a érigé un socle pour le poète et Vilaire est bien ce romantique cambré dans son orgueil. Bien plus, ce tempérament orgueilleux est limé au commerce d'une société impitoyable et malade de ses dissensions sans grandeur.
À ce stade de l'analyse, l'intelligence de la poésie du barde jérémien passerait par l'effort de comprendre, ou mieux, d'assimiler le poète à une âme tendue vers le beau et le bien que justifie une répulsion toute naturelle du laid et du mal. La poésie de Vilaire serait donc tension et attention, mais jamais attentisme. Car le conflit des deux élites politiques corrompues et corruptrices commençait déjà à creuser la tombe d'une nation qui, divisée avec elle-même, glissait tout doucement mais sûrement vers la catastrophe de 1915. C'est dans cette lignée qu'il faudrait ranger ce cri de Vilaire : « Je n'ai pas écrit pour les amateurs d'exotisme, j'ai écrit, j'ai pensé pour ceux que tourmentent les drames de la vie, les problèmes de la destinée et de l'âme ». Voilà que s'esquisse, à défaut de traité, tout un programme qui, le cas échéant, servirait de sésame à cette oeuvre poétique dense et volumineuse.
La vie est déjà par elle-même dramatique avec l'impossibilité constatée de recoudre le tissu social déchiré, de concilier les notes irréconciliables et de trouver un point de suture entre les intérêts les plus divergents. Ainsi, le premier établissement d'enseignement poétique pour Vilaire, c'est la société jérémienne dont les composantes sont séparées par des compartiments si rigides que celles-ci sont finalement imposées comme des castes dont la nature interdit toute forme de transfert. À ce compte, reconnaissons que Vilaire, loin d'imiter Vigny, l'a rencontré au lieu du bien dit qui nie les vulgarités et les obscénités, dans le culte du savoir dont la possession permet d'exercer une véritable domination sur ces masses incultes et analphabètes.
Voilà que, consciemment ou inconsciemment, Vilaire se fait l'allié objectif des élites politiques et économiques exploiteuses. Le souhait ardemment formulé de l'avènement d'une élite haïtienne dans l'histoire des lettres françaises se passe de commentaires. Ou du moins confirme l'alliance de classe de Vilaire attaché à un idéal qui marginalise, ou mieux, absorbe la réalité horrible. En voulant dès lors affronter les autres élites et pour avoir mené le combat au sommet, sa poésie action va s'engluer dans une métaphysique bon teint.
En ce temps-là, le marxisme n'avait pas encore pris son envol définitif. Pourtant il fallait coûte que coûte s'élever au-dessus des vilénies. À cette fin, Vilaire rencontre l'humanisme à partir de ses propres expériences et de celles des autres surtout par le biais d'un questionnement métaphysique rigoureux. Toujours est-il que la réalité aux yeux du poète demeure cet impératif catégorique auquel la poésie semble se soumettre pour sa survie et son plus grand bien.
Si la vie est pour le poète une école, celui véritablement qui l'a initié à la poésie et qui lui a fait découvrir les joies subséquentes à la conquête des sommets, c'est son père qui, paradoxalement en toute honnêteté, interdisait à l'adolescent de taquiner sa muse. En le faisant, il n'a fait que renforcer la prédisposition de Vilaire à la création poétique. En vérité, la puissance de ce génie inventif puise sa source de cet interdit. Et surtout de cet écheveau de difficultés de tous auxquelles le pays a été confronté. Découvrant son impuissance à corriger la trajectoire que l'ineptie des élites politique et économique a imprimée à la barque nationale, Vilaire s'en est tout bonnement remis à la poésie que, dès lors, il assimile à une vraie thérapeutique.
Car ce n'est pas seulement Vilaire qui est malade, mais tout le pays qui souffre de ses atavismes, de la dissension de ses ressortissants, de la tyrannie et de l'arbitraire de ses dirigeants. De ce constat amer, résulte une poésie du désespoir qui, en s'élevant jusqu'à l'absolu, vire à l'espoir dont Frank - pour ne citer que lui - reste la vivante incarnation. Le discours de ce personnage est révélateur de cette tendance. Aussi, déclare-t-il à l'adresse de tous ceux qui conservent en eux une parcelle d'espérance face à une société qui se désagrège et un pays frappé de déliquescence :
C'est un sublime instinct que l'étrange souci
De lutter d'espérer, d'aimer, d'être et de croire
En un rêve éternel de splendeur et de gloire
La voie poétique
Le grand mérite de Vilaire, c'est d'avoir su tirer un très grand profit de l'espace sociopolitique de son époque tourmentée. La poésie vibre alors à l'unisson de ce bouillonnement et de ce tourbillon qui laisse l'amère impression de vouloir emporter sa génération désabusée et déçue par les piètres prestations des élites dirigeantes associées dans l'oeuvre de destruction du pays. Chaque recueil est alors un cri du coeur gonflé des cris de douleur de tous les suppliciés et de tous les misérables du monde.
Le poète souffre énormément de vivre dans un monde où les convenances sociales lui commandent de supporter la présence arrogante des philistins chez lesquels l'argent fournit le dédain pour le mérite et la vertu. Il met à nu les tares de la société de son temps et plus que jamais comprend que dans ce monde impur "où le bien est toujours absent", il est condamné à une solitude accablante, au milieu des médiocres, des hypocrites.
Je marche solitaire, ô mon âme, tu marches
Sans jamais rencontrer le bien toujours absent
Le voilà condamné à cette errance qui lui fait découvrir la monotonie et l'aridité du monde. Le constat est douloureux. La terre avec ce qu'elle implique de méchanceté, d'horreur et de monstruosité n'est pas un espace de bonheur, mais un séjour passager, un lieu de transit pour des vivants en route pour la vraie destination : l'au-delà auquel l'âme aspire. C'est pourquoi les plaisirs terrestres ne doivent pas annihiler notre volonté, non plus briser notre élan vers là-haut.
Tout est borné, fugace, insuffisante, infirme
Les coeurs ont beau s'unir pour un concert ultime
C'est un sanglot qui sort
Le conflit en sort renforcé. C'est du moins ce qu'exprime cet aveu dicté par le coeur. Il y va même de bien plus. La nécessité de vivre dans un monde abject fait obligation à la conscience lucide du poète de ne se soumettre qu'à Dieu et de refuser toutes sortes de compromissions. C'est déjà atteindre le seuil intolérable de la souffrance que de nier un univers dans lequel l'on est bien forcé de vivre :
Vivez selon le rêve et soyez forts par lui
Tout le reste n'est que mensonge
C'est l'âme qui domine et Dieu qui nous conduit
Il vaudrait mieux parler d'un véritable cauchemar auquel est en proie le poète happé par la tourmente de la conjoncture. Et c'est bien celle-ci qui fermente la croyance, nourrit l'amour et rend possible le don de soi. Ne serait-on pas alors tenté, avec les derniers vers, d'insister en ce qui concerne le poète sur une vision du monde pour le moins inattendue : ce qui est vrai, c'est le rêve et non l'univers sensible. Car à bien des égards, celui-là se charge de corriger celui-ci. Il est dès lors loisible de croire que l'ambivalence est source authentique de poésie, mais aussi que la poésie est témoignage sur le monde et sur l'auteur. Il fait intervenir, sans s'en rendre compte, le zeste de formation protestante qui surajoute à l'impression de crise et de désastre, qui lui fait ressentir avec plus d'angoisse encore l'impression douloureuse de vide que seule la confiance en Dieu omnipotent et omniprésent peut combler, un Dieu absent/présent. Car Dieu ne s'adresse pas immédiatement à l'homme. Le créateur est toujours présent sans jamais toutefois se montrer. On le saisit par les éléments naturels qui servent de médiation, s'il faut en croire le poète lui-même.
Il arrive que la conscience du poète est confrontée à une évidence à deux insuffisances qui sont complémentaires l'une de l'autre, qui se confondent et se renforcent mutuellement : insuffisance de l'homme et insuffisance d'un monde équivoque. Le voilà hanté par une double situation, un double état : l'empêchement d'accepter le monde à cause de la présence de Dieu et de le laisser par le fait de cette absence. Peut-être se creuse-t-il l'abîme entre le connu qui est à portée de la main et l'inconnu auquel on aspire inconditionnellement. À cette croisée de chemins, le poète, s'il consent à intervenir à hauteur d'homme, se découvre tout à fait impuissant à transformer le monde avec les moyens de bord disponibles. Et comme sauver l'univers de la déchéance c'est se sauver soi-même, sauver cette partie de l'humanité ; l'espérance de salut serait-elle mise en berne à cause de l'impuissance de l'homme ?
Tentative d'explication
La vision tragique de Vilaire s'enracine dans une histoire singulière. Elle exprime à sa manière la nostalgie du pouvoir perdu par l'aile libérale de la bourgeoisie. Devrait-on alors avancer que le discours poétique traduit le refus du poète de vivre dans un monde dépravé ? À ce compte, il y a lieu de parler d'un certain vide. Dès lors, la vie n'a plus de sens. Ou du moins tous les instants de l'existence doivent aboutir à cette fatalité inéluctable : la mort. Le grand homme est celui qui, avec conscience et volonté, accepte la mort et la souffrance pour les sublimer par un acte authentique. L'acte d'écrire qui, poussé jusqu'à la perfection, atteste la possibilité de trouver ce bien suprême : l'immortalité. D'ailleurs, c'est bien le terme de toute souffrance, voulue et imposée à l'homme par un monde dépourvu d'âme et de conscience. Le poète est donc armé pour refaire le monde en sens inverse. Car la souffrance est bien facteur de création, moyen de dépasser la misère humaine, de refuser le compromis et le relatif. Alors, au nom de la vérité artistique, éternelle et universelle, le poète se voit contraint d'abolir l'histoire avec tous les temps qui la définissent. Il opte pour une oeuvre anhistorique qui se confond avec l'éternité de la beauté. Pour échapper au verdict injuste de l'histoire des hommes, le poète n'a qu'un choix : parfaire la forme. La perfection de la forme s'identifie chez lui à la ronde des mots, à l'acrobatie des rythmes, à l'harmonie du discours poétique qui défie le temps et contredit la cacophonie du monde.
Au décompte, Vilaire est tout bonnement un poète qui a pris le contre-pied de la routine et choisi d'aller à contre-courant de l'histoire. Il en vient à abolir, et à nier l'histoire, force changeante par excellence, puisqu'elle est tension permanente, jusqu'à exploiter les hommes entre eux, des hommes ni isolés, ni individualistes mais réunis, groupés en classes, en forces sociales, aux intérêts souvent divergents, opposés, antagonistes et irréductibles. La négation de l'histoire est en même temps négation du changement, refus de la nouveauté. Un refus que Vilaire assume sur le plan intellectuel et culturel.
Abolir l'histoire n'est-ce pas perdre le sens de l'histoire ? Et c'est un moindre mal pour un chrétien qui refusant la mobilité des choses et par conséquent des sociétés, les fige toutes en Dieu, immuable dans l'idée de l'éternité. La position de Vilaire se révèle nette, catégorique. Appréhendant le mal partout autour de lui, il fige le drame des hommes dans l'éternité du péché pour en rechercher et trouver la solution uniquement en Dieu lui-même éternité et qui seul peut rendre le mal réversible en bien.
Cet abandon total en la toute-puissance éternelle de Dieu n'a d'autre effet que de refuser l'engagement au niveau de l'histoire : l'engagement physique, charnel, inconditionnel amenant directement à l'action pour engendrer les conditions qui changent les conditions de l'homme ». (Jean-Claude Fignolé, in E. Vilaire, ce méconnu, Imp. Centrale, 1970.)Ainsi quoi qu'on dise, Vilaire est un grand poète philosophe. Il n'a pas élaboré de doctrine philosophique, mais plutôt promu dans la littérature des thèmes métaphysiques, qui, jusqu'à cette date n'avaient pas intéressé nos écrivains. Cet intérêt marqué pour les accents universels devrait en ce qui concerne le poète entretenir la plus grande confusion, si tant est qu'il demeure difficile de trouver l'affiliation intellectuelle de l'auteur de Homo. Il doit à l'inquiétude d'avoir questionné la vie et l'univers pour trouver des motifs d'espoir. Le caractère tragique de sa philosophie s'explique par le fait qu'elle situe la possibilité "de connaître la vérité et le bien - dans le domaine de la transcendance, au lieu de la rechercher dans l'immanence de l'histoire. La raison principale du caractère abstrait de sa philosophie réside dans l'incapacité de la pensée tragique de dépasser l'individualisme ainsi que le concept du sujet individuel pour découvrir que la connaissance concrète n'est possible que du point de vue d'un sujet collectif, situé dans le processus historique".
L'oeuvre de Vilaire est un vecteur de la philosophie et de la morale occidentale. Nietzsche a exposé « le gigantesque sophisme sur lequel elles ont été construites : la transformation des faits en essences, des conditions historiques en conditions métaphysiques. La faiblesse et l'accablement de l'homme, l'inégalité du pouvoir et de la richesse, l'injustice et la souffrance ont été attribuées à quelque crime, à quelque culpabilité transcendantale ; la rébellion est devenue le péché originel, la désobéissance à Dieu, et le penchant vers la satisfaction est devenu la concupiscence ; en outre toute cette série d'illusions a culminé dans la déification du temps : puisque tout passe dans le monde empirique, l'homme est dans son essence un être fini et la mort appartient à l'essence même de la vie » Herbert Marcuse, Eros et Civilisation, Minuit, Paris, 1963.
Dr Eddy Arnold Jean

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