vendredi 24 avril 2009

« Le château des pauvres »

Paul Éluard
Saint-Denis –France, 1895 / Charenton-le-Pont –France, 1952

« Le château des pauvres »
(version française et espagnole)


(Redon - L'ange déchu)

Une longue chaine d'amants
Sortit de la prison dont on prend l'habitude

Sur leur amour ils avaient tous juré
D'aller ensemble en se tenant la main
Ils étaient décidés à ne jamais céder
Un seul maillon de leur fraternité

La misère rampait encore sur les murs
La nuit osait encore se montrer
Il n'y avait encore aucune loi parfaite
Aucun lien admirable
S'aimer était profane
S'unir était suspect

Ils voulaient s'enivrer d'eux-mêmes
Leur cœur voulait couver le ciel
Ils aimaient l'eau par les chaleurs
Ils étaient nés pour adorer le feu d'hier

Ils avaient trop longtemps vécu contradictoires
Dans le chaos de l'esclavage
Rongeant leur frein lourds de fatigue et de méfaits
Ils se heurtaient entre eux étouffant les plus faibles

Quand ils criaient au secours
Ils se croyaient punissables en fous
D'avoir un peu vécu
Et de vouloir durer
Ainsi nous demeurâmes
Dans le Château des pauvres
Au loin le paysage
S'aggravait d'inconnu
Et notre but notre salut
Se couvrait de nuages
Comme au jour du déluge

Château des pauvres les pauvres
Dormaient séparés d'eux-mêmes
Et vieillissaient solitaires
Dans un abîme de peine
Pauvreté les menait haut
Un peu plus haut que des bêtes
Ils pourrissaient leur château
La mousse mangeait la pierre
Et la lie dévastait l'eau
Le froid consumait les pauvres
La croix cachait le soleil

Ce n'était que sur l'eau fatigué
Sur leur sommeil que l'on comptait
Autour du Château des pauvres
Autour de toutes les victimes
Autour des ventres découverts
Pour enfanter et succomber
Et l'on disait donner la vie
C'est donner la mort à foison
Et l'on disait la poésie
Pour obnubiler la raison
Pour rendre aimable la prison

Pauvres dans le Château des pauvres
Nous fûmes deux et des millions
A caresser un très vieux songe
Il végétait plus bas que terre
Qu'il monte jusqu'à nos genoux
Et nous aurions étés sauvés
Notre vie nous la concevions
Sans menaces et sans œillères
Nous pouvions adoucir les brutes
Et rayonnants sous allégé
Du fardeau même de la lutte

Les aveugles nous contemplent
Les pires sourds nous entendent
Ils parviennent à sourire
Ils ne nous en faut pas plus
Pour tamiser l'épouvante
De subsister sans défense
Ils ne nous en faut pas plus
Pour nous épouser sans crainte
Nous nous voyons nous entendons
Comme si nous donnions à tous
Le pouvoir d'être sans contrainte

Si notre amour est ce qu'il est
C'est qu'il a franchit ses limites
Il voulait passer sous la haie
Comme un serpent et gagner l'air
Comme un oiseau et gagner l'onde
Comme un poisson gagner le temps
Gagner la vie contre la mort
Et perpétuer l'univers

Tu m'as murmuré perfection
Moi je t'ai soufflé harmonie
Quand nous nous sommes embrassés
Un grand silence s'est levé
Notre nudité délirante
Nous a fait soudain tout comprendre
Quoi qu'il arrive nous rêvons
Quoi qu'il arrive nous vivions

Tu rends ton front comme une route
Où rien ne me fait trébucher
Le soleil y fond goutte a goutte
Pas à pas j'y reprends des forces
De nouvelles raisons d'aimer
Et le monde sous son écorce
M'offre sa sève conjuguée
Au long ruisseau de nos baisers

Quoi qu'il arrive nous vivrons
Et du fond du Château des pauvres
Où nous avons tant de semblables
Tant de complices tant d'amis
Monte la voile du courage
Hissons-la sans hésiter
Demain nous serons pourquoi
Quand nous aurons triomphé

Une longue chaine d'amants
Sortit de la prison dont on prend l'habitude

La dose d'injustice et la dose de honte
Sont vraiment trop amères

Il ne faut pas de tout pour faire un monde il faut
Du bonheur et rien d'autre

Pour être heureux il faut simplement y voir clair
Et lutter sans défaut

Nos ennemis sont fous débiles maladroits
Il faut en profiter

N'attendons pas un seul instant levons la tête
prenons d'assaut la terre

Nous le savons elle est à nous submergeons-la
Nous sommes invincibles

Une longue chaîne d'amants
Sortit de la prison dont on prend l'habitude

Au printemps ils se fortifièrent
L'été leur fut un vêtement un aliment
L'hiver ils crurent au cristal aux sommets bleus
La lumière baigna leurs yeux
De son alcool de sa jeunesse permanente

Ô ma maitresse Dominique ma compagne
Comme la flamme qui s'attaque au mur sans paille
Nous avons manqué de patience
Nous en sommes récompensés

Tu veux la vie à l'infini moi la naissance
Tu veux le fleuve moi la source
Nul brouillard ne nous a voilés
Et simplement dans la clarté je te retrouve

Vois les ruines déjà du Château qu'on oublie
Il n'avait pas d'architecture définie
Il n'avait pas de toit
Il n'avait pas d'armure
Agonies et défaites y resplendissaient
La naissance y était obscure

Vois l'ombre transparente du Château des pauvres
Qui fut notre berceau notre vieille misère
Rions à travers elle
Rions du beau temps fixe qui nous met au monde

il n'est fait un climat sur terre plus subtil
Que la montée du jour fertile
C'est le climat de nos amours
Et nous en jouissons car nous le comprenons

Il est la vérité sa clarté nous inonde

Nous étendons la fleur de la vie ses couleurs
le meilleur de nous-mêmes
Par delà toute nuit
Notre cœur nous conduit
Notre tendresse unit les heures

Le matin un oiseau chante
Le soir une femme espère
L'oiseau chante pour demain
La femme nous reproduit
Le vieux mensonge est a absorbé
Par les plus drus rochers par la plume grasse glèbe
Par la vague par l'herbe
Les piégés sont réveillés

Sur la ligne droite qui mène
La cascade à son point de chute
Et sur la longue inclinaison
Qui torture le cours du fleuve
Se fixent mille points d'aplombs
Où la vue et la vie s'émeuvent
Eblouies ou se reposant

Fleuve et cascade du présent
Comme un seul battement de cœur
Pour l'unique réseau du sang
L'eau se mêle à l'espoir visible
Je vois une vallée peuplée
Des grands gardiens de l'ordre intime
L'exaltation jointe à la paix

L'homme courbé qui se redresse
Qui se délasse et crie victoire
Vers son prochain vers l'infini
Le jour souple qui se détend
Moulant la terre somme un gant
L'étincelle devient diamant
La vague enflammée un étang

Tout se retourne la maison
Devient le grain de blé crispé
La fleur se retrouve bouton
Le désir et l'enfant s'abreuvent
De même chair de même lait
Et la nuit met sous les paupières
De l'homme et de l'eau la même ombre

La vie au cours du temps la vie
Le réel et l'imaginaire
Sont ses deux mains et ses deux yeux
Ma table pèse mon poème
Mon écriture l'articule
L'image l'offre à tout venant
Chacun s'y trouve ressemblant

Le réel c'est la bonne part
L'imaginaire c'est l'espoir
Confus qui m'a mené vers toi
A travers tant de bons refus
A travers tant de rages froides
Tant de puériles aventures
D'enthousiasmes de déceptions

Souviens-toi du Château des pauvres
De ces haillons que nous trainions
Et vrai nous croyons pavoisés
Nous reflétions un monde idiot
Riions quand il fallait pleurer
Voyions en rose la vie rouge
Aboulions ce qui nous ruinait

Dis-toi que je parle pour toi
Plus que pour moi puisque je t'aime
Et plus que tu te souviens pour moi
De mon passé par mes poèmes
Comment pourrais-tu m'en vouloir
Ne compte jamais sur hier
Tant l'ancien temps n'est que chimère

De même que je t'aime enfant
Et jeune fille il faut m'aimer
Comme un homme et comme un amant
Dans ton univers nouveau-né
Nous avions tous deux les mains vides
Quand nous nous sommes abordés
Et nous nous sommes pensés libres

Il ne fallait rien renoncer
Que le mal de la solitude
Il ne fallait rien abdiquer
Que l'orgueil vain d'avoir été
En dépit de la servitude
Ô disais-tu mon cœur existe
Mon cœur bat en dépit de tout

Je ne meurs jamais ni de doute
Je t'aime comme on vient au monde
Comme le ciel éclate et règne
Je suis la lettre initiale
Des mots que tu cherchas toujours
La majuscule l'idéale
Qui te commande de m'aimer

Dans le Château des pauvres je n'ai pu t'offrir
Que de dire ton cœur comme je dis mon cœur
Sans ombre frère des enfants qui renaîtront
Toujours pour confirmer notre amour et l'amour

Le long effort des hommes vers leur cohésion
Cette chaine qui sort de la géhenne ancienne
Est soudée à l'or pur au feu de la franchise
Elle respire elle voit clair et ses maillons
Sont tous des yeux ouverts que l'espoir égalise

La vérité fait notre joie écoute-moi
Je n'ai plus rien à te cacher tu dois me voir
Tel que je suis plus faible et plus fort que les autres
Mais j'avoue et c'est là la raison de me croire

J'avoue je viens de loin et j'en reste éprouvé
Il y a des moments où je renonce à tout
Sans raison simplement parce que la fatigue
M'entraine jusqu'au fond des brumes du passé
Et mon soleil se cache et mon ombre s'étend

Vois-tu je ne suis pas tout à fait innocent
Et malgré moi malgré colères et refus
Je représente un monde accablant corrompu
L'eau de mes jours n'a pas toujours été changée
Je n'ai pas toujours su me soustraire çà la vase

Mes mains et ma pensée ont été obligées
Trop souvent de se refermer sur le hasard
Je me suis trop souvent laissé aller et vivre
Comme un miroir éteint faute de recevoir
Suffisamment d'images et de passions
Pour accroître le poids de ma réflexion

Il me fallait rêver sans ordre sans logique
Sans savoir sans mémoire pour ne pas vieillir
Mais ce que j'ai souffert de ne pouvoir déduire
L'avenir de mon cœur fugitif dis-le toi
Toi qui sais comment j'ai tenté de m'associer
A l'esprit harmonieux d'un homme assuré

Dis-le-toi la raison la plus belle à mes yeux
Ma quotidienne bien-aimée ma bien-aimante
Faut-il que je ressente ou faut-il que j'invente
Le moment du printemps le cloitre de l'été
Pour me sentir capable de te rendre heureuse
Au cœur fou de la foule et seule à mes cotés

Nul de nous deux n'a peur du lendemain dis-tu
Notre cœur est gonflé de graines éclatées
Et nous saurons manger le fruit de la vertu
Sa neige se dissipe en lumières sucrées
Nous le reproduisions comme il nous a conçus
Chacun sur un versant du jour vers le sommet

Oui c'est pour aujourd'hui que je t'aime ma belle
Le présent pèse sur nous deux et nous soulève
Mieux que le ciel soulève un oiseau vent debout
C'est aujourd'hui qu'est née la joie et je marrie
La courbe de la vague à l'aile d'un sourire
C'est aujourd'hui que le présent est éternel

Je n'ai aucune idée de ce que tu mérites
Sauf d'être aimée et bien amère au fond des âges
Ma limite et mon infini dans ce minuit
Qui nous a confondus pour la vie à jamais
En vous abandonnant nous étions davantage
Ce minuit-là nous fumes les enfants d'hier
Sortant de leur enfance en se tenant la main
Nous nous étions trouvés retrouvés reconnus
A notre vie ancienne et future et commune

A tout ce que le temps nous infuse de force

De « Poésie ininterrompue»


* * *


Paul Éluard

«El castillo de los pobres»
(Fragmentos)

Una larga cadena de amantes
Salida de la prisión a la que uno se acostumbra
Sobre su amor habían jurado todos
Ir juntos cogidos de la mano
Estaban decididos a no ceder jamás
Un solo eslabón de su fraternidad
........................
........................

Querían embriagarse de sí mismos
Sus ojos querían fabricar su miel
Su corazón quería cobijar el cielo
Amaban el agua por los calores
Habían nacido para adorar el fuego en el invierno

Habían vivido largo tiempo contradictoriamente
En el caos de la esclavitud
Tascando su freno pesado de fatiga y delito
Se tropezaban entre ellos asfixiando a los débiles

Cuando gritaban socorro
Se crían culpables o locos
Su drama era el espantajo
De la felicidad de los amos
.................................
.................................

Estaban coronados por sus servicios deshechos
Se le oía aullar gracias
Gracias por el hambre y la sed
Gracia por el desastre y la bendita muerte
Gracias por la injusticia
................................
................................

Más siempre el amor tiene márgenes tan sensibles
Donde las fuerzas de la esperanza se refugian
Para liberarse mejor
............................
............................

No hay hielos que resistan
Ante el rayo y el incendio
Ante las espigas en llamas
De un beso que diga te quiero
..........................
..........................

Tú la más desesperada
De las esclavas despojadas
Tú que venias de nunca
Sobre una ruta desierta
Yo que venía de muy lejos
Por mil senderos cruzados
Donde su bien ignora al hombre
Te hice beber inocente
El agua pura del espejo
Donde me había perdido
Minuto por minuto
............................
.............................

Castillo de los pobres los pobres
Dormían separados de sí mismos
Y envejecían solitarios
En un abismo de penas
La pobreza los levantaba
Un poco más que a las bestias
Iban pudriendo su castillo
El musgo roía la piedra
Y el fango devastaba el agua
El frío consumía pobres
La cruz ocultaba el sol

Sólo sobre su fatiga
Sobre su sueño se contaba
Alrededor del Castillo de los pobres
Alrededor de todas las víctimas
Alrededor de los vientres desnudos
Para parir y sucumbir
...................
...................

Nada más necesitamos
Para tamizar el espanto
De subsistir sin defensa
Si nuestro amor es lo que es
Es que ha franqueado sus límites
Quería pasar bajo el cerco
Como una sierpe y ganar el aire
Como un pájaro y ganar la onda
Como un pez y ganar el tiempo
Ganar la vida contra la muerte
Y perpetuar el universo
......................
......................

Pase lo que pase viviremos
Y del fondo del Castillo de los pobres
Donde tenemos tantos iguales
Tantos cómplices tantos amigos
Alza la vela del coraje
Icémosla sin vacilar
Mañana sabremos por qué
Cuando alcancemos la victoria
....................................
......................................

Para ser feliz falta simplemente ver claro
Y luchar sin flaqueza

Nuestros enemigos son locos débiles inhábiles
Aprovechémonos
No esperemos un instante levantemos la cabeza
Tomemos por asalto la tierra
Nos ha faltado la paciencia
Y hemos sido recompensados
...................................
.....................................

Esta mañana canta un pájaro
Esta tarde una mujer espera
Para mañana canta el pájaro
La mujer nos reproduce
.......................................
.......................................

Acuérdate del Castillo de los pobres
Se esos harapos que arrastrábamos
Y creyendo embanderar
Reflejábamos un mundo idiota
Reíamos cuando hacía falta llorar
Veíamos rosa la vida roja
Absolvíamos lo que nos arruinaba
Puedes decirte que hablo para ti
Más que para mí pues que te amo
Y que tú te acuerdas por mí
De mi pasado por mis poemas

De « Poésie ininterrompue»
Texto en castellano tomado de http://www.cristinacastello.com/
Traducción de Rafael Alberti y María Teresa León

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