
jeudi 19 mars 2009, Ayoko Mensah
Alors qu’il a mis fin, il y a quelques mois, à son exceptionnelle carrière de footballeur professionnel, Lilian Thuram est plus actif que jamais. Désormais installé à Paris, il travaille entre autres à la mise en place de sa fondation « Education contre le racisme ». Parrain de la Saison Créole organisé par la Grande Halle de la Villette, il revient sur la récente grève générale en Guadeloupe, son île natale. Pour Afriscope, il évoque aussi sa relation à l’Afrique et sa volonté de contribuer à changer les mentalités.
Quel regard portez-vous sur la récente grève générale qui a duré près de deux mois en Guadeloupe ?
Cette crise était inévitable : ça fait longtemps qu’il existe une situation très déséquilibrée aux Antilles : une minorité de la population, les békés, détient quasiment tout le pouvoir économique et fixe les prix comme bon lui semble. Je me demandais comment c’était possible et pourquoi personne ne disait rien. La crise a mis au grand jour ce système qui trouve ses racines dans l’exploitation esclavagiste qu’ont connu les Antilles. Il existe chez nous un racisme autour de la population noire. La société antillaise, qui a connu l’esclavage, fonctionne encore selon un système de classification par rapport à la couleur de la peau. Regardez les grands chefs d’entreprises, il n’y a quasiment pas de Noirs.
Que retenez-vous de ce mouvement social ?
Les Guadeloupéens se sont révoltés contre des prix beaucoup trop chers par rapport à leur pouvoir d’achat. Mais il y a des revendications plus profondes derrière cette question économique. Ce mouvement, c’est aussi une crise identitaire. Qui sommes-nous ? interrogeait déjà Aimé Césaire. Ne suis-je pas quelqu’un d’aliéné ? Dans la crise antillaise s’exprime également la recherche de notre identité. Comment être plus proches de ce que nous sommes ?
Cette quête d’identité remonte-t-elle au traumatisme de l’esclavage ?
Les Antillais mettent du temps à comprendre et à accepter leur lien à l’Afrique. Ce chemin se fait avec une certaine violence, une certaine souffrance. La génération de ma maman avait appris que ses ancêtres étaient les Gaulois… Le problème de notre identité remonte à la traite négrière : l’homme africain mis en esclavage aux Antilles. À partir de là a débuté la lutte pour imposer sa dignité et pour la justice sociale.
Ce mouvement ne s’inscrit-il pas dans la continuité de mouvements de résistance, d’émancipation qui ont toujours lutté contre la domination. Il existe une tradition d’insoumission aux Antilles…
Dès l’époque de l’esclavage, les Hommes ont voulu s’émanciper. Depuis les Nègres marrons, jusqu’à Aimée Césaire, en passant par Toussaint Louverture, des hommes ont lutté pour la justice. Mais il faut aussi savoir se regarder et être critique envers soi même. C’est récemment que la figure du Nègre marron est perçue positivement dans la société antillaise. Dans mon enfance, il incarnait quelque chose de péjoratif et de négatif. Mes parents me disaient : « arrête de traîner comme un Nègre marron ! » Il faut avoir la force et le courage de s’auto-analyser. Beaucoup de Noirs pensent de façon inconsciente que les Blancs sont le modèle à suivre.
Comment se manifeste selon vous ce problème identitaire des Noirs aujourd’hui ?
Beaucoup n’ont pas une estime suffisante d’eux-mêmes pour dénoncer des situations. Quand vous êtes sûr de vos droits et que vous vous respectez, vous ouvrez la bouche. Je peux vous donner beaucoup d’exemples de Noirs qui continuent à se taire et à raser les murs encore aujourd’hui. Chaque Noir, chaque Antillais connaît dans son entourage quelqu’un qui a fait l’expérience du racisme. Mais le jour où il faut dire les choses, très peu prennent la parole. Certaines personnalités noires qui ont des postes importants, qui jouissent de ce droit de parole, ne l’utilisent pas toujours car elles ont une certaine crainte à aborder ce sujet. Pourquoi ? Qui le leur interdit ? Il faut arriver à se le dire entre nous. La situation antillaise ne pourra avancer que si nous parvenons à un auto-jugement. Les professeurs des écoles sont Antillais, mais qu’apprennent-ils aux enfants ? Chacun de nous, faisons-nous le travail pour faire avancer la société, pour dépasser l’histoire de l’esclavage ? Se complaire dans une certaine victimisation empêche d’évoluer…
En tant que citoyen engagé, comment voyez-vous votre rôle entre les départements français d’outre-mer et l’Hexagone ? Vous considérez-vous comme un médiateur ?
Je ne suis pas un médiateur. Chaque être humain a besoin de compréhension, de posséder les outils pour comprendre la crise, les problèmes d’aujourd’hui. Il faut revenir à l’histoire. Les Blancs devraient comprendre que l’esclavage a créé chez eux un complexe de supériorité. Les Noirs devraient prendre conscience de leur complexe d’infériorité. Tout cela passe par une réflexion sur soi même. Quelle attitude avons-nous envers le racisme anti-blanc ou anti-noir ? Comment faire avancer les choses ? Avons-nous intégré le discours dominant ? Nous devons réfléchir sur nous-mêmes pour pouvoir éduquer les autres à travers nos comportements, nos positionnements. Si chaque groupe de population fait ce travail, se pose les bonnes questions, nous allons changer notre imaginaire. Je suis persuadé que les gens sont prêts à écouter. Il faut donner de la compréhension plutôt que des discours qui ne mènent nulle part. La victimisation ne sert à rien.
Dans leur « Manifeste pour les ‘produits’ de haute nécessité » publié en février dernier, neuf intellectuels antillais portent l’idée que le mouvement social guadeloupéen doit déboucher sur une expérience politique(1). Seriez-vous prêt à participer à cette nouvelle expérience politique ?
Intellectuellement ou en m’engageant ? Je n’ai jamais imaginé créer un parti politique, mais maintenant que vous m’en donnez l’idée… (rires). Sérieusement, je n’y ai jamais pensé. Mais ça me paraît évident que le mouvement guadeloupéen doit se concrétiser en mouvement politique. C’est ce qui va lui donner de la visibilité sur le long terme et lui permettre de mettre en pratique des revendications. Qu’est-ce que la politique ? C’est avoir une réflexion sur la société et essayer de la gérer. Aboutir à une expérience politique ne veut pas dire nécessairement à l’indépendance.
Cette réflexion politique semble vous passionner…
Chacun de nous doit avoir cette réflexion politique. On a l’impression que des gens font de la politique et que les autres subissent. Aux Antilles, il y a un taux d’abstention énorme aux élections. Pourtant, s’engager relève de notre responsabilité individuelle. Nous devons en avoir conscience. Et s’il le faut, pourquoi ne pas obliger les gens à voter pour qu’ils assument leurs responsabilités ?
Concernant votre fondation, quels sont les principaux projets, comment va-t-elle fonctionner ?
Nous voulons créer des liens entre les personnes. Lutter contre le racisme, c’est changer l’imaginaire des gens. Les plus racistes sont ceux qui ne connaissent pas l’autre. C’est la rencontre qui fait évoluer chacun. Ca peut se faire aussi par une certaine éducation, une connaissance de l’histoire, en commençant par celle de l’homme. Notre lien de parenté : nous sommes tous des hommes originaires d’Afrique…
Ce message repose sur des démonstrations scientifiques. Mais compte tenu des problèmes sociaux, économiques et environnementaux du monde contemporain, peut-il avoir un impact dans les opinions publiques ?
C’est une vision sur le long terme. Quand j’explique certaines choses à mes enfants, je m’aperçois qu’ils changent. Voir l’autre comme soi-même : c’est difficile mais il faut l’apprendre. Puis mener une réflexion sur l’histoire et le comportement des hommes. En France, lorsqu’on parle d’identité culturelle, on s’imagine que tous les Français sont de souche. Mais il y a toujours eu des origines diverses, des brassages culturels. De tout temps, les hommes ont émigré. La fondation doit donner les moyens de comprendre pourquoi le racisme existe. Tout le monde doit savoir qui est Gobineau, mesurer combien les mentalités ont évolué depuis le XIXe siècle. C’est important également d’expliquer à la population noire pourquoi elle subit le racisme. Quand vous comprenez l’autre, le racisme vous touche moins. C’est fondamental sinon ça détruit peu à peu l’estime que vous avez de vous-même. Une fois dans la victimisation, vous ne pourrez pas entrer en contact avec l’autre. Il faut éduquer les enfants très tôt à ce problème, leur expliquer pourquoi le racisme existe, leur montrer des figures positives. Il y a tout un travail à faire au sein de la famille. Comme dit le proverbe : « il vaut mieux prévenir que guérir. »
Vous parrainez la Saison créole qui va se dérouler durant sept mois à la Grande Halle de la Villette à Paris. Que représente pour vous cet événement ?
C’est important de faire à Paris un événement de cette taille autour du monde créole. Beaucoup de monde associe les Antilles aux plages, au rhum... Il faut montrer qu’il y existe de réels talents. J’espère que les gens seront avides de venir découvrir autre chose. Apprendre à connaître l’autre. Permettre aux Créoles eux-mêmes de découvrir la richesse de leurs cultures qu’ils méconnaissent parfois. C’est pourtant important de connaître ses racines. Lorsqu’on se connaît bien et que l’on a des racines fortes, on s’ouvre plus facilement aux autres.
Dans votre histoire personnelle, votre parcours, votre imaginaire, quel lien avez-vous avec l’Afrique ?
C’est assez bizarre. Depuis tout jeune - quand je jouais à Monaco, à 17 ans - tout le monde était persuadé que j’étais Africain. Enfant, j’avais choisi mon pays, c’était le Bénin, parce que j’avais un ami béninois. Je connaissais un peu l’histoire de la Guadeloupe, de l’Afrique, de l’esclavage. Quand je suis arrivé à Paris, à l’âge de 9 ans, il n’y avait pas de différence pour moi entre un Africain et un Antillais. Plus tard, lorsque je suis allé en Afrique pour la première fois, à l’aéroport, j’avais l’impression d’aller voir ma famille… une famille que je n’avais pas vue depuis longtemps. Au Sénégal, les gens ont cru que j’étais Sénégalais. Au Libéria, on m’a baptisé et donné un nom de là-bas… dont je ne me rappelle pas car il était trop long ! (rires) L’Antillais qui ne reconnaît pas le lien à l’Afrique a un problème psychologique, un mal-être. Moi, j’assume complètement mon histoire : mes ancêtres mais aussi ceux de tous les hommes étaient Africains. Il y a un universalisme des origines.
Comment regardez-vous l’Afrique aujourd’hui ?
Ce continent paye encore les séquelles de l’esclavage. Si pendant 400 ans, on vous prend les plus jeunes, les plus forts, vous n’allez pas vous développer comme il le faut : c’est une évidence. Ensuite, il y a eu la colonisation. En 1885, les Européens se sont partagés l’Afrique lors de la Conférence de Berlin. Tout cela représente des siècles d’oppression. En comparaison, les décolonisations, dans les années 1960, sont récentes. Comment ont-elles été faites ces décolonisations ? Il faut savoir ce qu’il y a eu derrière : les contrats, les arrangements politiques en faveur des ex-puissances coloniales… Aujourd’hui, l’Afrique doit mener une réflexion sur elle-même, sur son rapport à ses langues notamment ? Développe-t-on l’estime de soi chez les jeunes Africains ou les prépare-t-on au départ ? Lorsque j’étais en Afrique, j’avais l’impression qu’on les préparait plutôt au départ. Les études en français ou en anglais les orientent vers l’Occident. Est-ce judicieux que les études se fassent entièrement dans une langue étrangère ? Avec ces systèmes éducatifs, les pays se privent de la contribution de nombreuses personnes qui ne parlent pas ces langues. Cette question est un vrai problème. Comment mener une réflexion sur le développement d’un pays si ses habitants n’y sont pas ancrés culturellement, à commencer par ses élites ? L’autre problème de l’Afrique, c’est son incapacité à dire non. Des institutions internationales comme la Banque Mondiale et le Fonds Monétaire International ont imposé de fausses solutions aux pays africains. Là encore, on peut rejeter la faute sur les autres mais je préfère la réflexion sur sa propre responsabilité. Si l’on s’aime et que l’on estime sa population, peut-on accepter de telles décisions ?
(1) Un Manifeste révolutionnaire ? En février dernier, neuf intellectuels originaires des départements d’outre-mer (Ernest Breleur ; Patrick Chamoiseau ; Serge Domi ; Gérard Delver ; Edouard Glissant ; Guillaume Pigeard de Gurbert ; Olivier Pulvar ; Jean-Claude William) ont publié, en soutien à la grève générale guadeloupéenne, un « Manifeste pour les ‘produits’ de haute nécessité ». Ils y proclament entre autres : « La haute nécessité est de tenter tout de suite de jeter les bases d’une société non économique, où l’idée de développement à croissance continuelle serait écartée au profit de celle d’épanouissement ; où emploi, salaire, consommation et production serait des lieux de création de soi et de parachèvement de l’humain. » Révolutionnaire, non ? Manifeste téléchargeable sur le lien suivant : http://www.bastamag.net/img/pdf/manifeste.pdf

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