samedi 25 avril 2009

QUELQUE PART...

Par Pedro Vianna



QUELQUE PART...
(FAIT POUR ÊTRE DIT)


pour María Maluenda



(Oeuvre d'Odilon Redon)

il était seul
il attendait
il s’apprêtait

quel silence

il entendit
les roues
qui blessaient
la chaussée mouillée
et en silence
il brûla
le dernier papier
leurs pas
faisaient grincer
les marches
et dans la cage
de l’escalier


quel silence

il inspira
les dernières gouttes
d’oxygène
sans chaînes
bruyant

un vide de liberté
se fit autour

et quel silence

de fenêtres voisines
fermées en hâte
de verrous
qui tournent vite
de visages peureux
impuissants

il fit grandir
son silence
par trente-trois tours
de chant d’oiseau
par minute
figés en noir
par un candide
pour que lui
candide
l’écoute
dans son dernier silence

trois coups
transpercèrent la porte
trois coups
sonnèrent dans l’estomac

et quel silence

de poésie par terre
de romans foulés par les bottes
de théâtre déchiré
de philosophie tachée de vert

et quel silence

encercla
les matraques sur la peau
les pieds sur le visage
le corps contre le sol
métallique
et le clic des portes en grille
qui se joignent
l’écartant du silence

des portes défoncées
des gestes arrêtés
des glaces brisées
des yeux de haine
latente
des mains de fureur
guillotinée

dans le silence
rougeoyant
des cigarettes
plongeant
comme des étoiles filantes
dans l’océan
de son ventre

il avait conscience

du silence de ses lèvres

et dans les rues

le silence

des putains qui criaient leur prix
des enfants qui gagnaient leur vie
des clochards qui cuvaient leur soûl

le silence

des sorties des cinémas
des repas commandés
des dimanches minuit

le silence

des sirènes qui ouvrent le pas
des têtes qui se détournent
des additions réglées

il reconnut
le silence
de chaque carrefour
de chaque maison
de chaque pavé
pour lesquels
il offrait son silence

le destin fut atteint
et ils le catapultèrent
dans la salle
du silence éternel

des mains qui coupent
du 220 qui passe
des questions qui se succèdent

le silence éternel

des connaissances niées
des amis noyés
des copains reniés

le silence éternel

d’une bouche fermée
d’un cerveau qui s’effrite
d’un homme qui meurt

le silence final

des bourreaux déchus de leur proie
des cadavres vainqueurs
des silences choisis

silence

le grand silence
le silence immortel
de ceux qui surent se taire

silence

de ceux qui firent
de leur silence
un long cri d’espoir

où s’est-elle passée
cette histoire ?

silence

se passe-t-elle encore peut-être

silence

il se peut
que ce soit ici.


Paris, 30.I.1977
in En toute nudité, livre XIII, Perspectives, pp. XIII.2-6


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http://actesdepresence.free.fr/
Cristina Castello soutient l'association Actes de présence

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