jeudi 17 février 2011

Le rôle des poètes

Jean Dornac

D’hier à demain en passant par toujours, quel est le rôle des poètes ? Sont-ils d’impénitents rêveurs cherchant à fuir les réalités de leur temps ? À voir dans quel oubli, parfois dans quel mépris, ils sont tenus par la société, on pourrait penser que ce sont des êtres inutiles. Et il est vrai que pour les affaires, pour le PIB, pour la consommation délirante, ils ne servent à rien, ou presque.

En fait, je crois que le poète ne s’improvise pas. Il est ou il n’est pas poète. Il ne choisit pas sa voie, sa destinée. Un besoin pressant l’anime, celui d’écrire, de décrire le monde dans lequel il vit, parfois il parle aussi de l’au-delà. Par vocation, il aime la beauté, il est épris de l’amour et de la beauté des êtres humains. Il respire avec la musique et s’endort souvent avec beaucoup de peintures ou de mots qui dansent follement dans son esprit toujours en éveil. C’est vrai, il faut le reconnaître, le poète n’est pas fait pour le rendement, pour la concurrence, le commerce, en un mot les seules choses qui intéressent les « décideurs prétentieux » de ce temps troublé et inconstant. Il n’est pas fait pour imposer la peur aux peuples, contrairement à une majorité de pouvoirs politiques.

Ce déséquilibre fondamental, les poètes le ressentent cruellement. Et, si ce n’est pas le fait du plus grand nombre d’entre eux, le poète devient, si l’inspiration le saisit, veilleur. Avec son extrême sensibilité, il respire la société, ressentant ses soubresauts, le sommeil léthargique de ses contemporains, les lâchetés des gouvernants, et la soif d’or des milieux financiers. Ce qu’il voit, ce qu’il perçoit, lui glace le sang tout en faisant bouillonner son esprit.

Il sait, le poète, que la vie pourrait être belle et tendre pour chaque âme qui voit le jour sur cette terre. Ce n’est pas un simple sentiment, c’est une certitude, parce que plus que beaucoup d’autres, il sait les dons de la vie, les cadeaux de la nature, même si celle-ci peut devenir l’ennemie du genre humain. Son art consiste donc à « révéler » ce savoir intime, cette conviction frottée aux réalités. Il sait également pourquoi la vie est plus souvent un drame qu’une fête.

Parfois, n’en pouvant plus, il écrit des poèmes que l’on dit « engagés ». C’est là qu’il s’attaque aux raisons de ce qui fait souffrir l’humain, mais encore de tout ce qui vit sur la surface de la terre, voire la planète elle-même. Si les risques qu’il prend ne sont pas très grands, puisque peu de citoyens le lisent, il faut se souvenir de ce qu’a enduré et endure encore, sous certaines contrées, nombre de poètes.

Mais à vrai dire, peu importe qu’il soit ou non lu, l’important, c’est qu’il accepte d’être l’un des maillons de la chaîne des poètes de tous les temps. L’important, c’est qu’il assure le lien entre ceux d’avant et ceux d’après. Le poète qui ne connaît pas de succès apparent est parfois frustré, mais s’il a conscience de son rôle dans l’histoire, il gardera la force d’écrire en lui-même. Celui qui n’est pas lu par le public, aujourd’hui, peut toucher un jeune au point qu’en lui se révélera son don pour la poésie. Et ainsi, chaque poète passe le flambeau. Un jour, proche ou lointain, le poète deviendra utile parce que toute la chaîne aura transmis l’essence de la vie. Celui d’entre eux qui connaîtra le « succès », que ce soit aujourd’hui ou dans cent ans, trouvera sa récompense, mais cette récompense reviendra également à tous ceux qui l’auront précédé.

Dans cette société de consumérisme et d’adoration du dieu argent, on rit très souvent d’eux, mais les dictateurs savent le danger que le poète représente. Combien ont été arrêtés, jetés en prison, voire tués… La parole vraie est un danger extrême pour tout ce qui est abus de pouvoir et vol organisé.

À mon sens, le poète a encore une autre mission, très difficile en notre époque. Je parle plus précisément des poètes de langue française. Notre langue est attaquée de toute part, mais plus particulièrement dans les médias télévisés et radiophoniques. L’anglais, langue commerciale par excellence, tend à se généraliser pour cette unique raison. C’est une manière comme une autre « d’envahir » un pays. Pour défendre cet envahissement culturel, ses promoteurs nous disent sans cesse qu’une langue doit évoluer, accepter l’apport des autres langues. Certes, mais alors, pourquoi (du moins à ma connaissance), est-ce seulement ou essentiellement le français qui est ainsi attaqué ? Que je sache, l’anglais, tant en Angleterre qu’aux USA, n’est pas truffé d’expressions françaises de plus en plus nombreuses. Si une attaque est ainsi à sens unique, il faut tout de même se poser la question du pourquoi…

Il y a de nombreuses années, j’ai appris l’anglais. Cependant, lorsque j’écoute certaines émissions à la télévision, j’en arrive à ne plus comprendre ce qui se dit. À mon sens, c’est gravissime, parce que plusieurs tendances lourdes s’accumulent contre notre langue. Nous allons, fatalement, s’il n’y a nul redressement, finir par ne plus nous comprendre, ce qui est tragique pour notre pays.

Le rôle des poètes, dans cette circonstance, est et reste de défendre notre langue et de maintenir en vie ce qui est la spécificité de notre culture. Il ne s’agit pas de nationalisme, je me fiche totalement de cet aspect des choses. Mais la langue française, avec d’autres nuances que les langues étrangères, permet de décrire tant de situations, permet de décliner tant de sentiments. Perdre cela, c’est perdre le plus précieux des trésors que nous ont légués tous nos ancêtres depuis des centaines d’années.

Alors, la question à poser : Inutiles, les poètes ?

Jean Dornac
Paris, le 8 février 2011

* * *

Il est des pays où le pouvoir politique comprend l'importance et le danger que représentent les poètes pour leur pouvoir. Ainsi, Angye Gaona, poète colombienne vient d'être emprisonnée.

Voici le communiqué que j'ai reçu, hier :

La poète et journaliste Angye Gaona a été arrêtée. L'État colombien veut la faire taire pour maintenir l'obscurité sur un génocide. Angye Gaona, poète et témoin, arrêtée pour penser, en Colombie, le pays dans lequel l'état a converti le fait de penser en un crime. Angye Gaona est une femme créatrice et compromise socialement, toujours active et très engagée dans le développement de la culture; elle fait partie du comité organisant le Festival International de Poésie de Medellín, dont la qualité témoigne d'un travail et des rêves tissés entre les peuples.
Urgente est la mobilisation internationale pour sa libération et pour dénoncer que l'état colombien maintient emprisonnées plus de 7.500 personnes pour "délit d'opinion" : nous sommes devant une vraie dictature camouflée.
C'est une situation insupportable : chaque jour ils arrêtent, assassinent ou font disparaitre un adversaire politique, étudiant, syndicaliste, un sociologue, un paysan... La répression exercée par l'État colombien contre le peuple pour apaiser ses revendications sociales est d'une brutalité sans précédent.
Il est urgent que le monde bouge par solidarité!

Libérons Angye Gaona!


SIGNATURE A ADRESSER A : a_tumanoff@yahoo.com.ar


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