samedi 23 juin 2012

L’industrie de la vieillesse

 Gaëtan Pelletier    

J’ai dit à quelqu’un un jour que je ne voulais pas mourir dans un « centre pour personnes du troisième âge », à manger des macaronis au jus de tomate, bavant de la bouche, ridé comme un crocodile.

C’est en regardant la belle-fille parler à sa famille sur Skype que j’ai compris que nous étions devenus un « peuple » de vieux. Sa famille était là, de 3 à 45 ans, en dizaines. Ils s’amusaient comme des fous.
Ici, on vend des trottinettes électriques parce que les « vieilllissants » ne peuvent plus marcher. Les maisons de retraites poussent comme des courges. Tous les petits villages ont leur « industrie » du cheveu blanc. Ça rapporte à l’industrie de la construction.
Ils sont en train d’agrandir la pharmacie. Les vieux, on le sait, sont nourris de pilules autant que de nourriture. Alors, c’est la fête à la pharmacie. Ils ont des Smarties qui guérissent ou allègent les maux. Tant et tellement qu’ils sont embaumés avant d’arrêter de respirer. Et quand ils se remettent à respirer, ils sont deux ou trois pour les réanimer.
***
On ne sait pas trop ce qu’on espère des vieux. Qu’ils nous racontent leurs vieilles histoires? Pourtant intéressantes? Non. Qu’ils survivent à la mort qui était due à un certain moment dans leur vie, mais que l’on veut stopper. C’est à se demander si nous n’avons pas peur de notre propre mort en les regardant. Je ne parle pas des actifs, je parle des passifs. Ceux-là qui attendent, figés, l’esprit éteint comme ces ampoules que l’on met dans les passages, la nuit, pour aller faire pipi sans tomber dans l’escalier.
Pour l’investisseur, les passifs deviennent des actifs.

Qu’est-ce que vivre? 

C’est être vivant, mais vivant comme les rivières, les volcans, le vent, les tempêtes, la pluie, le soleil. Aller à bicyclette, rêver de sauter en parachute, et avoir assez d’énergie pour se lever la nuit et penser à Sarkozy.
Lire un bon livre, caresser son chat, admirer, au printemps, les toits qui font des stalactites de glace qui pleurent. Et vous les scrutez, et vous vous dites, comme Ferrat – qui est presque mort deux fois – que c’est beau la vie.
On ne sait pas pourquoi. Parce que deux ans plus tard, on perd quelqu’un et on pleure, on a des crampes aux peines, on se tord, on s’accroupit.
Puis on se relève…
Puis voilà votre crétin qui vous dira que vous êtes maniaco-dépressif.
Si les rivières dormaient, arrêtées, ce ne seraient pas des rivières, mais des étangs.

Les improductifs 

Les vieux ne produisent rien. Ils sont des clients. On les trouve lourds, difficiles à supporter pour les sociétés, mais pour les retombées économiques, ils sont champions : ils créent de l’emploi :
- Pharmacie
- Aidants
- Médecins
- Construction
- Industries
- Églises
- Marchettes
- Vélos électriques
- Aides ménagères
- Infirmiers, infirmières
- Industries pharmaceutiques
- Recherches médicales
- Etc,
Quand on songe à M. Harper qui vante les retombées économiques de l’achat des F-35, il lui faudrait comprendre qu’un vieux fait vivre bien des gens. Un F-35, lui, ne risque que de tuer plus d’enfants ailleurs…
Un vieux assis, Alzheimer, est finalement plus utile qu’un dirigeant de pays.
C’est que le F-35, ce n’est pas nous, canadiens, qui le produisons.
Mais les vieux, oui.
Il est produit ici, a travaillé ici, et dépense ici.
C’est un productif qui a transformé sa vieillesse en retombées économiques.
Non?
Alors, qu’on tente d’exporter des vieux à l’étranger.

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