Gilles Devers
J’entends encore les paroles de mon ami Kamel,
ce médecin libanais chevronné qui, depuis 40 ans, cherche à organiser
des soins partout où ça va mal dans son pays : « Un coup de couteau chez
vous, c’est comme cent morts chez nous ». Cette fin avril, la France a
été prise de transes pour les quatre journalistes libérés en Syrie.
Trois jours à ne parler que de ça… Mais, quelques jours plus tôt, le 14
avril, 250 lycéennes avait été prises en otage par des mafieux
djihadistes, ainsi exposées aux pires périls. Qui çà ? Des nigérianes.
Ah bon… alors ce n’est pas si grave.
Soudain,
on se réveille le 5 mai, car le chef mafieux, Aboubakar Shekau, a
publié une vidéo provocatrice. Enfin un peu de sensationnel : « J'ai enlevé vos filles. Je vais les vendre sur le marché, au nom d'Allah ». Là tout s’éclaire. C’est le revival du Mali, le Nigeria est menacé d’une sécession, entre le Nord musulman et le Sud chrétien…
Ce
qui est fort regrettable pour ce sympathique pays, avec ses 165
millions d’habitants, ses investissements en flèche, et ses réserves
pétrolières, qui en font le premier exportateur pétrolier africain et la
première puissance économique d’Afrique. Si vous voulez faire du fric
en Afrique, ne perdez pas votre temps, misez sur le Nigéria.
D’ailleurs,
le monde des gens bien ne s’y trompe pas. Depuis mercredi, se presse
dans une capitale blindée de forces de l’ordre un Forum économique mondial,
qui est une sorte de Davos africain. Une opération de prestige pour
Goodluck Jonathan, le président nigérian, candidat à sa réélection en
2015.
Alors,
voici soudain dénoncé à la face du monde ce mal absolu, le groupe Boko
Haram,… et ce sont effectivement de vrais salopards. Mais, alors, dans
ce pays riche et démocratique, comment un tel groupe, créé il y a plus
de douze ans peut-il prospérer ? Encore un ravage de l’intégrisme ?
Oui, sauf que l’intégrisme ne prospère pas sans son terreau, toujours le même, l’injustice sociale. Dans le riche Nigéria, 60 %
de la population vit avec moins de 2 dollars par jour, et les
inégalités s’accroissent depuis le retour à la démocratie en 1999. Cette
pauvreté est omniprésente dans le Nord, bordé par le Niger, le Tchad et
le Cameroun. Le nom de Boko Haram, qui signifie le « livre interdit »
par rejet de l’instruction, est là-bas déjà inscrit par la réalité
sociale : dans le Nord, 80 % des jeunes sont illettrés et
50 % des enfants en âge d’être scolarisés ne le sont pas. Des chiffres
qui, je l’espère, ne plomberont pas le moral du Davos africain.
Mais
il y a plus. À l’origine, Boko Haram était un mouvement religieux
protestataire, qui recueillait de l’écho dans la population compte de
l’inégalité viscérale de l’économie nigériane. Aussi, tout l’appareil
nigérian, mis en cause, a engagé une répression violente, parfois phase
erratique, parfois aveugle, toujours incohérente… et sans aborder la
moindre réforme sociale sérieuse. Mais taper sur le terrorisme, c’est
toujours la recette magique... Résultat : Boko Haram n’a cessé de se
renforcer, avec plus de 200 attentats et méfaits graves, dont certains
au cœur d’Abuja, souvent contre des écoles. Au total plus de 1500 morts.
Le
rapt massif du 14 avril témoigne de l’incurie de l’Etat. Les faits sont
eu lieu à Chibok, dans le Nord du Pays, dans la zone où Boko Haram est
bien installée. Pour réaliser cet enlèvement massif, une véritable
colonne de véhicules a fait la distance, avec une équipe nombreuse et
armée. On parle de 200 djihadistes, 20 pick-up, des motos. Les bandits
se sont présentés en uniforme de l'armée nigériane, tenant des propos
rassurants et prenant tranquillement le contrôle du lycée. Des coups de
feu ont alors été tirés, les jeunes filles embarquées manu militari, et le bâtiment a été incendié. Quelques jeunes filles ont pu s’échapper, et ont tout expliqué.
Des alertes ont été données : aucune réaction des autorités.
Le
lendemain de l'enlèvement, le porte-parole de l'armée a affirmé que la
quasi-totalité des filles avait été secourues. En réalité, la police et
l’armée n’ont rien fait. Dans cette zone réputée dangereuse, comment le
convoi a-t-il pu passer – à l’aller et au retour – sans encombre, sans
être repéré ? Aucune patrouille pour contrôler ces routes, et que
l'alerte a été donnée ? Et comment justifier qu’il n’y ait eu aucune
contre-attaque par les forces de l’ordre en trois semaines ?
Ce
lundi, Boko Haram a commis une nouvelle attaque dans une autre ville du
Nord-Est, Gamboru Ngala, avec un bilan de 300 morts. 300 morts ?...
Trois lignes dans la presse. Il est vrai que c’est moins passionnant
que la messe médiatique pour le marathon de Boston, où le monde entier
était amené à se recueillir sur les trois morts de l’an dernier. Ça
aurait aussi pu être plus intéressant si Boko Haram avait flingué un
avion au-dessus de la mer… Mais là, juste un massacre au Nord du
Nigéria…
« Article 1 : Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». Il y a vraiment des jours où j’enrage.

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