Daniel Scheidermann
Une
quarantaine de morts à Odessa, en Ukraine, dans l'incendie dramatique de la
"Maison des syndicats".
Qui
étaient-ils ? "Des personnes" soupirent tout le week-end la presse en
ligne et les télés. Mais quelles personnes ? On
se précipite sur les récits (1),
encore fragmentaires. Il semble qu'à la suite de heurts entre pro-Russes et
pro-Ukrainiens, les premiers se sont réfugiés à l'intérieur du bâtiment, qui a
pris feu dans des circonstances peu claires. Ah ! Les victimes de l'incendie
sont donc les pro-Russes ? Comme vous y allez ! Du calme ! On ne sait pas. Les
rédacteurs des dépêches ou des commentaires de JT ne vont pas jusque là, on
connait leur légendaire prudence. Les victimes sont donc "des
personnes". Vous croyez que j'exagère ? Sur son site Les crises, l'économiste
Olivier Berruyer (2), qui s'est
lancé dans la dénonciation des propagandes anti-Russes et pro-ukrainiennes, cite un certain
nombre d'exemples éloquents. (3)
Attention
: nommer les victimes de cet incendie ne signifie pas que les
pro-Ukraine, à l'extérieur du bâtiment, en soient les responsables. De
l'avis des témoins, les cocktails Molotov qui ont mis le feu à la Maison des
syndicats partaient aussi bien du bâtiment, que du parvis. Mais une chose est
sûre : ceux qui ont grillé se trouvaient à l'intérieur du bâtiment. Pourquoi les
rédacteurs des premières dépêches ne le disent-ils pas clairement ? Mystère.
Quand dans le même texte, on nous dit que ceux qui occupaient la maison des
syndicats étaient des "pro-Russes",
mais qu'en revanche ceux qui y sont morts carbonisés ne sont que des "personnes", d'où vient que la
connexion ne se fait pas ? Sans doute celà tient-il pour une part à la confusion
sur place, au faible nombre de journalistes occidentaux, occupés ailleurs en
Ukraine au moment de l'incendie fatal. Mais aussi à l'incapacité de nommer
victimes les "pro-Russes". Qu'on se le dise, les pro-Russes, par essence, sont
les méchants de l'histoire. Celà vaut d'ailleurs pour toutes les autres étapes
de la journée funeste. A propos des incidents initiaux ayant mené à l'incendie,
les récits expliquent que les "pro-Russes", lourdement armés, ont attaqué des
"supporters de football" de deux équipes ukrainiennes. Quels supporters ?
Etaient-ils eux-même équipés ? On aimerait voir des photos. Mais (à l'heure où
j'écris) pas de photos. Et après l'incendie, quelques heures plus tard, quand
les pro-Russes assiègent le commissariat d'Odessa pour faire libérer leurs
camarades, cette fois, pour les medias occidentaux, ils ont retrouvé leur
étiquette. Ils sont redevenus des "pro-Russes".
Ce
que montre le récit médiatique français sur l'Ukraine, c'est, une fois
de plus, son alignement plus ou moins inconscient sur les positions du Quai
d'Orsay. Recevant ce matin Laurent Fabius, Patrick Cohen se garde bien de lui
poser une question sur le
scoop tout frais de Bild (4) qui,
citant des sources du renseignement allemand, assure que"des
dizaines"de conseillers de la CIA se trouveraient à Kiev, pour conseiller
le gouvernement ukrainien. Scoop d'ailleurs très peu repris dans les medias
français.
Dans
l'embrasement ukrainien, les medias locaux ont joué leur rôle (et notre dossier est
éloquent) (5). Un rôle traditionnel de medias belligérants,
qu'il faudra mesurer un jour, mais dont on sait qu'il sera considérable, pour
pousser les uns contre les autres des gens qui, comme dans la ville balnéaire
d'Odessa, coexistaient jusqu'alors paisiblement. Mais qui sont nos propres
medias, pour leur faire la leçon ? Nos propres medias, qui n'ont même pas
l'excuse de la belligérance et, par ignorance, par paresse, épousent
inconsciemment une cause, quand leur premier devoir devrait être de déjouer
toutes les propagandes.
Daniel
Schneidermann

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