L’historien Emmanuel Todd a entrevu en 1976 la fin de l’URSS
avec un essai au titre provoquant : La chute finale. Aujourd’hui, dans
un entretien inédit avec Herodote.net, il prend à nouveau l’opinion à
rebrousse-poil en annonçant la renaissance de la Russie et
l’effondrement de l’Ukraine. Avec des chiffres que nos dirigeants
auraient intérêt à méditer.
Herodote.net : Les dirigeants européens courtisent
l’Ukraine après avoir courtisé la Géorgie. Depuis les émeutes de Maïdan,
à l’automne 2013, l’opinion publique, en France et dans la plupart des
pays européens, ressent également une vive sympathie pour ce pays. En
votre qualité d’anthropologue, partagez-vous ce sentiment ?
Emmanuel Todd : Les gens regardent la carte et
voient l’Ukraine plus à l’Ouest que la Russie, donc forcément plus «
occidentale ». Ce n’est pas faux. La Russie et la Biélorussie se
signalent par une structure familiale communautaire : le patriarche et
les familles de ses fils vivent sous le même toit. L’Ukraine, elle, se
distingue par une structure familiale de type nucléaire analogue à celle
que l’on rencontre en Angleterre ou dans le Bassin Parisien : papa,
maman et les enfants.
Ces différences-là, je ne les ai pas tirées d’une thèse
d’anthropologie de l’époque stalinienne mais d’un historien du XIXe
siècle, Anatole Leroy-Beaulieu, auteur d’une somme sur L’Empire des
tsars et les Russes (mille pages rééditées chez Bouquins en 1990).
C’est à cause d’elles que Staline a pu sans trop de mal collectiviser
les terres en Grande-Russie mais n’y est pas arrivé en Petite-Russie
(la région de Kiev), où il a dû exterminer en masse les paysans qui lui
résistaient.
Pouvons-nous en tirer la conclusion que les Ukrainiens sont plus
proches de nous que les Russes ? Notons que les Tagalogs des Philippines
ont aussi une structure familiale nucléaire et individualiste. Sont-ils
pour autant proches de nous ? Il est permis d’en douter.
Ce qui caractérise nos sociétés occidentales (à l’exclusion du monde
germanique, dominé par la famille souche), c’est la combinaison d’une
structure familiale nucléaire, propice à l’individualisme et à la
liberté, et d’un État fort autour duquel se cristallisent les
aspirations des individus.
Or, l’Ukraine, pas plus que les Tagalogs, n’a jamais connu d’État
fort. Elle partage cette caractéristique avec ses voisins d’Europe
centrale, la Pologne et la Roumanie, qui ont aussi une structure
familiale nucléaire. Les Polonais ont laissé échapper leur chance d’en
construire un à cause du comportement tribal de leur noblesse. Ils ont
sacrifié leur indépendance à leurs querelles autour du liberum veto.
Cette « Europe intermédiaire », qui s’étire de la mer Noire à la mer
Baltique, est donc en panne d’État depuis au moins le XVIIIe siècle. Et
pour son malheur, elle s’est trouvée coincée entre deux États forts, la
Prusse et la Russie, ce qui a retardé d’autant leur accession à la
modernité.
Herodote.net : Curieux. Voulez-vous dire que l’Ukraine est moins moderne que la Russie ?
Emmanuel Todd : C’est un peu cela. Voyez comme les deux pays ont divergé après l’effondrement de l’URSS.
La Russie s’est séparée de son ancien empire sans faire d’histoire et
elle a pu retomber ses pieds car elle dispose d’une tradition étatique
forte. Aujourd’hui, elle renaît à la vie, au sens propre, avec des
indicateurs démographiques et une fécondité à la hausse : 1,7 enfants
par femme en 2013 au lieu de 1,2 en 2001 (+40%).
L’Ukraine, quant à elle, est en crise depuis vingt cinq ans. Sa
fécondité est à un faible niveau (1,5 enfants par femme) sans atteindre
toutefois le niveau calamiteux de l’Allemagne, de l’Europe centrale ou
de l’Europe méditerranéenne. Et le pire, c’est qu’elle souffre de
l’émigration de sa jeunesse éduquée. Depuis l’indépendance, elle a perdu
de la sorte plus d’un dixième de sa population, passant de 52 à 45
millions d’habitants, ce qui est énorme et n’a pas d’équivalent dans les
grands pays.
Ce que nous dit la démographie, c’est qu’on assiste à la
désintégration silencieuse de la société ukrainienne. Comme en Europe du
Sud depuis la crise des subprimes, avec à la fois une fécondité très
faible et une fuite de la jeunesse éduquée. La différence est qu’ici, le
phénomène est récent et l’on en connaît la cause…
La révolution de Maïdan et l’élection présidentielle du 25 mai 2014
révèlent aussi un autre aspect trouble de l’Ukraine : l’existence d’une
extrême-droite ultra-violente qui ferait passer le Front National pour
un parti de centre gauche. Cette extrême-droite est particulièrement
virulente dans la région occidentale, l’une des plus pauvres du pays,
celle qui a les faveurs des Européens (et en particulier des Polonais
pour cause de parenté religieuse).
Dans ces oblasts de Galicie (capitale : Lviv, aussi appelée Lvov ou
Lemberg) et de Volhynie, au cœur de cette « Europe intermédiaire » qui
ne s’est pas encore relevée de son lourd passé, on rencontre encore des
antisémites avoués aux portes des plus grands camps et charniers de la
Seconde Guerre mondiale. S’ils brandissent le drapeau européen, c’est
moins par affinité avec nos valeurs démocratiques que par sympathie pour
leurs cousins polonais et les Allemands dont ils cultivent le souvenir
de leur combat contre les Soviétiques.
Peut-être les habitants de la Petite-Russie, la région de Kiev et
Poltava, vont-ils prendre conscience du poids mortifère de leurs
concitoyens des régions occidentales et se rapprocher des russophones de
la Nouvelle-Russie (Odessa et Donetsk, au Sud et à l’Est) ? Ce serait
sans doute un choix raisonnable, de même que serait raisonnable
l’acceptation par l’Ukraine de tout ce qu’elle doit à la Russie en
matière de culture étatique…
Herodote.net : Il me semble que vous exagérez dans vos références au nazisme !
Emmanuel Todd : Ce sont les putschistes de Kiev et
leurs adversaires russophones qui m’ont mis sur cette piste. Les
premiers qualifient les seconds de « terroristes », un mot lourd de sens
car c’est celui qu’employait l’occupant allemand pour désigner les
résistants. Le camp adverse les qualifie quant à lui de « fascistes ».
Aussi, je ne vous le cache pas, j’ai peur que nous soyons entrés dans une logique de guerre civile ou de guerre tout court…
Herodote.net : La guerre ? Vous y allez fort !
Emmanuel Todd : À l’heure où nous parlons, il est
clair que Vladimir Poutine cherche l’apaisement. Il est dans son
intérêt. C’est que le redressement russe demeure fragile, incertain
même, et que la Russie n’a aucun intérêt à une guerre qui la
replongerait dans la violence et la stagnation économique et culturelle.
Ma crainte, c’est que le président Petro Porochenko et les nouveaux
dirigeants de l’Ukraine, déboussolés par la décomposition de la société
ukrainienne, ne soient tentés d’en sortir par la fuite en avant. Et je
me demande qui pourrait les en empêcher.
À la faveur de la crise, les États-Unis ont réactivé l’OTAN et leurs
réseaux européens. Mais ils me semblent maintenant dépassés par les
événements et troublés par le retour des nations.
Le président Obama s’est fait enfumer par les dirigeants allemands
qui l’utilisent pour régler leurs comptes avec la Russie – c’est le
pro-américain de gauche qui parle ! On voit aussi la Suède tenter
d’établir avec la Pologne un front commun contre la Russie. Comme si la
Suède voulait rejouer la guerre du Nord, celle qui s’est soldée par la
défaite de leur roi Charles XII à Poltava, au cœur de l’Ukraine ! Les
Français, bien entendu, sont absents du jeu.
Plus que la montée des partis europhobes aux élections européennes du
25 mai, la partie d’échecs ukrainienne consacre sans doute la faillite
de l’Europe nouvelle manière, celle qui est née du traité de Lisbonne.
Herodote.net : Tout cela n’est pas rassurant !
Emmanuel Todd : Oh, il ne s’agit que d’hypothèses
déduites de l’Histoire et de l’observation statistique de la société
ukrainienne. Mais rien n’est déterminé et j’espère que la raison et le
compromis auront gain de cause.
Les Crises

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