Gilles Devers
Aïn
al-Arab est la troisième ville syrienne, de 400 000 habitants, proche
de la frontière turque, avec une importante population kurde. Vous ne
connaissez pas Aïn al-Arab ? Alors, parlons de Kobané.
Dans le contexte
de la désagrégation de l’Etat syrien, Aïn al-Arab est devenu pour nos
braves cerveaux de consommateurs d’informations, Kobané. La ville se
trouve depuis plusieurs mois exposée à la progression des combattants de
Daech, hors de la zone de contrôle militaire syrien. La population a
quitté la ville, et restent des combattants Kurdes, courageux et
sous-armés.
Nos
sympathiques médias nous appellent ces jours-ci à pleurer sur le sort
de cette ville de gentils Kurdes livrés aux assauts des méchants
djihadistes. Pleurons sur commande, donc, et il y a de quoi,… mais ça
n’empêche pas de réfléchir un peu.
Le
sort de la ville et de ses habitants est d’abord le fruit des années
d’efforts des Etats-Unis et de son sinistre allié, l’Arabie Saoudite –
les grands boss de toutes les formes d’intégrisme – avec une politique
systématique de destruction des Etats puissants de la région : l’Irak,
la Syrie et la Libye. Kobane n’est pas une ville kurde. C’est une ville
syrienne à majorité kurde, et si l’Irak et de Syrie n’avaient pas été
démolis par les bandits de Washington, il n’y aurait aucun problème de
sécurité à Aïn al-Arab. C’est clair.
Erdogan,
qui voit tout ce qu’il peut gagner en devenant un pivot sunnite dans la
région, agit ouvertement pour le reversement du régime de Damas. La
Turquie est un gros morceau de l’OTAN, et Erdogan s’est résolu à
rejoindre la coalition cornaquée par Obama. Mais, loin des discours
guerriers, les troupes turques restent sagement derrière la frontière…
qui n’est pas la frontière avec le Kurdistan (…) mais avec la Syrie.
La
Turquie n’est pas prête pour une guerre sur un territoire étranger.
Envoyer des apprentis djihadistes pour combattre l’armée syrienne dans
des groupuscules incontrôlés est une chose… mais laisser les soldats
turcs poser une semelle en Syrie en est une autre. Les petits guerriers
en fromage blanc genre les chroniqueurs du Monde (Occidental) stigmatisent
l’inaction de l’armée turque, soudain devenue responsable tout. Mais
qui ne voit dans quel bourbier serait plongée l’armée turque, venant
combattre sur le sol syrien ?
Et
puis il faut clarifier… un minimum. Les combattants kurdes se sont
inscrits dans le mouvement armé contre Assad, mais quel est le but
véritable : renverser Assad et changer la structure du pouvoir à Damas,
ou gagner une indépendance pour devenir partie d’un Kurdistan libre ?
Erdogan sait que pour ces combattants, l’indépendance d’un Etat kurde
est le seul mobile, la lutte contre Assad n’étant qu’une nécessité.
Alors, comment l’armée turque pourrait-elle venir prêter main forte à
ceux dont le but est la création d’un Etat, qui amputerait la Turquie
d’une part de son territoire ? Une alliance objective avec le PKK, le
Parti des travailleurs du Kurdistan ? Autant rêver… Sauf que
l’importante communauté turque proteste, et vigoureusement. Les
manifestations sont nombreuses en Turquie avec le bilan d’une vingtaine
de morts, et plusieurs province sous couvre-feu.
Les
Etats-Unis font les malins, et expliquent que ce qui arrive à Kobané
est triste, mais que l’enjeu est la défense de Badgad. Oki. Sauf que
cette bataille de Kobané montre, outre les conséquences du jeu mortifère, ce
qu’a été la casse des Etats et la vanité totale de la coalition. Que
peut faire la coalition ? Rien, à part quatre bombardements par jour sur
des cibles de plus en plus difficiles à trouver. Cette stratégie
militaire est nulle : elle offre juste de belles victoires à Daech… Face
à 15.000 combattants qui ne seraient rien sans des relais locaux d’une
population éreintée par les pouvoirs politiques, rien n’est possible
sans une force au sol et disposant de relais locaux. Et çà, ce n’est pas
demain la veille… Les US qui n’ont su créer d’armée ni en Afghanistan,
ni en Irak, y parviendraient maintenant, en formant des soldats
sunnites, destinés à combattre des groupes armés sunnites, et pour
renforcer les pouvoirs chiites de l’Irak et de son allié syrien ?
Aberrant… En attendant, les Kurdes de Syrie, d’Irak et de Turquie, qui
misaient tout sur l’allié US voient, à l’épreuve des faits, ce que vaut
un discours d’Obama.
La
France propose d’établir une « zone tampon ». Gentils stratèges que
Hollande et Le Drian… Qu’ils méditent un instant sur leur échec au
Nord-Mali, avant de s’aventurer entre l’Irak et la Syrie…
L’Iran
entre le jeu, et sur les bases les plus établies. Cet allié de la Syrie
a apporté un aide constante, sans implication militaire directe, mais
devant la menace que représente Daech pour la région, l’Iran laisse
entendre qu’il pourrait passer à la vitesse supérieure. « Kobane relève
de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la Syrie, et si son
gouvernement nous demande un concours, nous sommes prêts à
l’accorder », a indiqué la porte-parole de la diplomatie iranienne
Marzieh Afkham. D’autant plus légitime que la coalition internationale,
qui a exclu l’Iran, pourtant géographiquement plus concernée que
l’Arabie Saoudite, pleure sur Koba. Pour lutter contre Daech, Téhéran
propose une politique très logique : le renforcement des gouvernements
irakien et syrien. Imparable, mais cet appui iranien est irrecevable par
la grandiose coalition mondiale.
Et
pourtant… à terme, dans cette spirale de la destruction, et quelles que
soient les vues des uns et des autres, rien ne peut s’envisager de
durable dans la région sans reconnaitre le rôle central de ces Etats à
l’histoire millénaire. Des pays qui étaient déjà de grandes
civilisations quand les Indiens vivaient paisiblement sur leur terre, en
Amérique du Nord.
Daech
va donc récupérer Kobané, et contrôlera un large territoire près la
frontière syro-turque. Gardez ouvert le dossier Daech : il y en a pour
des années.




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