La discussion commence sur les chapeaux de roue : « Toi, tu étais en
CDI et ta retraite te permet de vivre convenablement. Moi, ma visibilité
n’est même pas de deux semaines et la retraite, je peux toujours
m’asseoir dessus ! »
30 ans, infographiste 3D, le jeune
homme en colère me parle de la remise en cause du statut des
intermittents dont en principe il bénéficie. Il me dit que l’ignorance
des gens dénonçant ce statut lui fait perdre tout espoir de continuer à
faire de sa passion son métier.
« J’exerce ce métier uniquement parce qu’il me passionne ! Je n’avais jamais entendu parler du régime d’intermittent avant de m’inscrire pour la première fois à Pôle emploi. Aujourd’hui, je constate que les Français résument le statut d’intermittent à un nombre d’heures à valider pour ensuite rester les bras croisés et toucher ces indemnités… Vous pensez sérieusement que ça se passe comme ça ?!
Aujourd’hui, j’ai l’impression d’être coupable. À chacune des discussions sur le sujet, je dois justifier le fait d’être un bosseur, d’avoir fait 10 ans d’études pour en arriver là ! Le CDI n’existe pas dans notre secteur pour la simple raison que ce secteur ne fonctionne pas comme une entreprise qui aurait des contrats régulièrement et toute l’année… »
Mais le propos de mon interlocuteur dépasse vite le cadre de sa seule catégorie professionnelle.
« En finir avec cette merde »
« Depuis des années, tu me dis que les choses avancent, que nous sommes en train de changer de monde. En attendant, rien ne se passe ! »
J’accuse le coup, explique que le bouleversement que nous affrontons est historique, qu’il ne s’en produit pas un par vie, à peine un par siècle.
Que la transition entre les deux mondes est forcément longue,
douloureuse, chaotique, frustrante. Que nous sommes en plein dedans, et
qu’il suffirait d’une étincelle…
Lui :
« Quelle étincelle ?! S’il faut mettre le feu à la baraque pour en finir avec cette merde, je suis partant tout de suite, moi ! Mais quand nous descendons dans la rue, nous ne sommes qu’une poignée à gueuler dans le vide. La vérité, c’est que plus ça va, plus les gens s’accommodent de leurs situations précaires, qu’ils se contentent de leur RSA et magouillent au black dans les coins pour essayer d’arrondir leurs fins de mois. Déclarés, ils gagneraient moins ! Aujourd’hui, on gagne presque à ne pas bosser, du moins officiellement ! »
J’essaie de lui répondre :
« Le RSA préfigure ce changement futur. Le monde d’après sera un monde sans travail, qu’on le veuille ou non. Le travail de l’homme remplacé par la machine. Nous allons devoir revoir entièrement tous nos critères de valeur. Le RSA est le brouillon encore honteux d’un revenu d’existence garanti à tous citoyens. On y viendra. Personne ne meurt de faim dans un pays riche. Même en Grèce, aujourd’hui, les gens souffrent, mais ne meurent pas de faim. »
« Ma vie, c’est aujourd’hui qu’elle se déroule »
Il enchaîne :
« En attendant, heureusement que des solutions se développent sur le terrain, auxquelles je participe. Comme les AMAP qui court-circuitent les chaines de production, ou certains sites internet qui permettent l’échange de services ou de biens entre particuliers… Ce ne sont que des exemples parmi d’autres, mais il est évident que le seul moyen de s’en sortir est de créer un mouvement commun allant à l’encontre de ce que voudraient nous imposer ces nuisibles au pouvoir. »
Lui et moi tombons au moins d’accord sur un point : la solution de la
crise ne viendra pas des dirigeants politiques ou de quelconques
centres actuels de pouvoir. Nous essayons de répertorier les quelques
possibilités d’étincelles, bonnes comme catastrophiques, susceptibles
d’allumer la mèche du grand bouleversement inévitable :
- la marginalisation volontaire d’une part grandissante de la population : travailler au black participe aussi d’une certaine forme de désobéissance civile et de la destruction des infrastructures du système ;
- l’explosion sociale inattendue, résultant d’un trop plein de frustration, comme en Mai 68 ou lors des récentes révolutions arabes ;
- un blocage systémique résultant du pourrissement de la situation de crise ;
- la guerre…
Cela ne parvient pas à apaiser sa colère :
« Et elle dure combien cette période transitoire ? Vingt, trente ans ? Moi, c’est aujourd’hui qu’elle se déroule, ma vie ! »
Un grand saut sans filet
Comment lui expliquer que je trouve les jeunes d’aujourd’hui bien
plus passionnants que ceux d’il y a trente ans, qui bénéficiaient encore
d’un certain cocon socio-professionnel protecteur, mais qui étaient
surtout préoccupés par leurs plans de carrières et leurs objectifs de
classement dans l’échelle hiérarchique sociale ? Comment lui dire que
l’intérêt de sa génération vient précisément de cette envie de vivre
dont ils sont aujourd’hui frustrés ? Et qu’ils vont devoir gagner.
La languissante période de transition actuelle a tout d’un grand saut
sans filet. Personne ne peut sérieusement envisager ce que sera le
monde d’après, ni quelles étincelles en précipiteront l’avènement. Mais
il n’y a désormais plus aucun moyen de s’en affranchir.
La chance de sa génération, trop vite qualifiée de “perdue”, me
paraît paradoxalement tenir à sa situation d’inconfort, à la nécessité
de faire face à la précarité que des malotrus lui imposent. Grâce sans
doute et surtout à cette immense colère accumulée que plus rien ne
pourra enrayer, surtout pas un système défaillant, bien incapable de lui
offrir la moindre perspective.
Le Yéti

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