Alors qu’à Gaza une guerre ouverte contre les Palestiniens est
menée, ailleurs, c’est l’archéologie qui sert de moyen d’asseoir
le contrôle israélien sur la Palestine. À travers les fouilles
menées dans la « Cité de David », l’association Elad, avec l’appui des
autorités israéliennes, poursuit une politique d’annexion « culturelle »,
ou si l’on préfère, de colonisation de Jérusalem-Est par
d’autres moyens.
Dans un magasin pour touristes et fondus d’archéologie, des
lézardes entaillent les murs. La boutique se trouve à Wadi
Hilweh, un quartier de la banlieue palestinienne de Silwan à
Jérusalem-Est, à côté de la piscine de Salomon, lieu
historique pour les trois monothéismes. « Ils
ont décrété qu’il y avait une autre piscine plus bas. La
première est un site important pour les musulmans (…). Il
y a cinq ou six ans, le ministère du tourisme, la
municipalité de Jérusalem, la Direction de la nature et
des parcs d’Israël sont venus nous expliquer que le site
allait nous permettre d’ouvrir des commerces, que ce
serait profitable pour tout le monde », relate son propriétaire,
dont l’anonymat sera préservé pour raisons de sécurité.
Trois sites d’excavations ont été ouverts dans les
années 1990. Les fouilles incluent de nombreux tunnels,
creusés jusque sous les maisons palestiniennes de Silwan,
entraînant de sévères dommages pour leurs fondations. « Si on
pouvait seulement en parler, ce serait bien. Mais chaque
fois que quelqu’un essaye, il se retrouve en prison »,
déplore le propriétaire du magasin.
Pour Jawad Siyam, directeur du Wadi Hilweh Information Center de
Silwan, il ne s’agit pas d’anciens tunnels « Ils
retirent la terre (…). Vous pouvez voir les brèches dans
les maisons, les effondrements ». Les tunnels percés sur ces
sites auraient ainsi sérieusement endommagé plus d’une
quarantaine de maisons — l’une d’entre elles s’est en partie
effondrée —, une mosquée, trois magasins et une école.
« La
raison pour laquelle nous creusons si vite est que les
Palestiniens pourraient se soulever et prendre le contrôle
du site (…). Ils n’aiment pas nous voir creuser ici. Ils
pourraient, une fois le contrôle repris, tout recouvrir au
bulldozer »,
déclare de son côté un guide de l’association israélienne
Elad, gestionnaire des sites, aux visiteurs du premier
chantier de fouilles situé au pied de la mosquée d’Al-Aqsa —
le troisième lieu saint de l’islam.
Une gestion controversée
L’objectif d’Elad est
explicite : « révéler à la population le
glorieux passé de l’Ancien Jérusalem à travers quatre
initiatives clés : les fouilles archéologiques, le
développement touristique, les programmes éducatifs et la
revitalisation résidentielle. » Elad veut démontrer par ces
fouilles une présence historique juive à travers la
découverte des restes de la « Cité de David »1, du roi du même nom.
L’association a ainsi développé un programme touristique
orienté vers les jeunes militaires en service et les
étudiants, et tente de transformer progressivement le
quartier de Wadi Hilweh en parc touristique. L’expression « revitalisation
résidentielle » fait quant à elle référence à une
politique de colonisation progressive avec l’implantation de
familles israéliennes juives dans la zone.
Elad, qui signifie « la Cité de David » en hébreu2
est l’acronyme d’une organisation à but non lucratif créée à
la fin des années 1980 par l’ex-commandant d’unité d’élite
David Be’eri, connu pour avoir heurté deux enfants
palestiniens avec sa voiture après qu’ils lui avaient lancé
des pierres3.
D’après l’association américaine T’ruah : the Rabbinic call for Human Rights4, elle serait
financée à hauteur de 2 à 4 millions de dollars par an par
la fondation Friends of Ir
David, Inc (ou American Friends of Ir David) basée aux
États-Unis.
Depuis 1997, Elad est chargée d’administrer le site de la
Cité de David. La responsabilité lui en aurait été cédée en
1998 par la Direction de la nature et des parcs d’Israël sur
ordre du ministère de l’environnement israélien5. La
propriété du site n’est cependant pas claire. Le Fonds
national juif (Jewish National Fund, JNF) en aurait
progressivement acquis les terres dans les années 1930. Elad
aurait travaillé pour le JNF, qui aurait ensuite passé
le relais à la Direction de la nature et des parcs — un
accord ayant été signé au préalable entre le JNF et Elad
afin d’assurer à ce dernier le statut de gestionnaire.
Cet accord de gestion signé entre Elad et la Direction de
la nature et des parcs et renouvelé en 2005 a été remis en
question en 2011 par l’association Ir-Amin devant la Cour
suprême de justice israélienne, qui a cependant débouté la
demande, sur la promesse que la Direction de la nature et
des parcs renforcerait sa supervision de la gestion du parc
par la Cité de David et que l’association n’en aurait pas le
contrôle total.
Un rapport interne6 pointe un flou notable dans les
relations entretenues entre l’institution publique et Elad.
Le superviseur du site pour la Direction de la nature et des
parcs, Assaf Avraham, verrait 50 %
de son salaire et sa voiture (ainsi que son entretien) pris
en charge par Elad, l’entité même qu’il est supposé
contrôler. Les relations entre la Direction et l’association
semblent également facilitées par le fait que Evyatar Cohen,
le responsable de l’organisme public pour Jérusalem-Est — un
colon — est lui-même un ex-dirigeant d’Elad.
Des fouilles idéologiques
L’ Autorité israélienne des Antiquités (Israel Antiquities
Authority, IAA)
se trouve en porte-à-faux entre la Direction de la nature et
des parcs et Elad. Les archéologues travaillant sur le site
dépendent en effet des services de l’IAA mais l’un des
40 archéologues, resté anonyme, indique être employé par
Elad. Par le passé, l’IAA
s’est révélée très critique à propos de l’association. Le
président du bureau de l’Autorité des antiquités, Benjamin
Kedar, l’aurait en effet qualifiée d’« organisation à l’objectif
idéologique affiché, présentant l’histoire de la Cité de
David de manière biaisée. » Doron Ben Ami, archéologue
en charge du site depuis sept ans, dément ces accusations,
assurant que les chercheurs sur le site sont libres de toute
influence de la part d’Elad et ne dépendent que de l’IAA.
D’après un rapport de 2010 du Ma’an Development Center, « les
fouilles archéologiques permettent aux colons de créer une
continuité territoriale souterraine entre les sites situés
dans des zones palestiniennes densément peuplées et dont
ils prennent le contrôle en creusant des tunnels sous les
maisons palestiniennes. » Pourtant, les recours sont
rarement possibles pour les habitants. Une demande de
suspension des fouilles présentée à la Cour suprême
israélienne par les habitants de Silwan a été rejetée au
motif que cette zone fait partie du patrimoine juif. Les
fouilles peuvent donc continuer. « Nous n’avons aucune chance de les
stopper, nous allons devant la Cour de temps en temps, les
fouilles s’arrêtent quelques mois. Nous espérons que
l’Unesco, un jour, fera quelque chose. Ils critiquent, ils
écrivent des rapports mais ils ne font rien »,
déplore Jawad Siyam.
Un récent rapport de l’Al-Aqsa Foundation for Endowment and
Heritage fait état de la destruction du patrimoine
historique musulman et arabe lors de ces recherches7. Pour Siyam, « ils
utilisent l’archéologie comme outil pour atteindre leurs
objectifs idéologiques (…). Le patrimoine historique n’a
pas d’importance pour eux, ils ne se soucient que de leur
propre histoire. »
Prendre le contrôle de l’enceinte d’Al-Aqsa
« S’ils
affaiblissent la zone est, c’est-à-dire Silwan, il devient
facile d’atteindre Al-Aqsa. C’est la seule zone
directement connectée à Al-Aqsa. Les colons tentent
d’obtenir le contrôle total de la zone. Ils en contrôlent
actuellement 35 %. Ils
considèrent cette zone comme étant “verte”. Ça sonne bien »,
commente encore Siyam. Qui fait l’amer constat que les
colons membres de l’association Elad tentent de prendre le
contrôle de l’enceinte d’Al-Aqsa, depuis le Mur des
Lamentations situé dans la vieille ville jusqu’à la Cité de
David à Silwan, ce que confirme une déclaration de David
Be’eri, dans une interview d’avril 2009 : « Aujourd’hui,
70 % de la colline de la Cité
de David sont entre les mains des Israéliens, et l’idée
est d’acquérir des bâtiments sur le Mont Zion, situé à
côté, afin de créer un continuum avec le quartier juif [de
la vieille ville] »8
Menachem Klein, ex-membre de l’équipe israélienne de
négociateurs à Camp David, spécialiste de Jérusalem et
professeur à l’université Bar-Ilan, rappelle que Silwan se
différencie des autres lieux d’implantation de colons et de
fouilles dites « archéologiques » par sa localisation au pied même
de la vieille ville et, plus exactement, de la mosquée
d’Al-Aqsa, « dans une zone que le gouvernement
israélien de droite et les colons veulent constituer en
anneau autour de la vieille ville en mettant en place des
outils de contrôle (…). Silwan est particulièrement
important du fait de son importance archéologique pour les
juifs, une rhétorique servant à justifier, pour Israël, le
contrôle de la vieille ville de Jérusalem (…) ».
Pour lui, les millions de visiteurs accueillis chaque année
sur le site par Elad servent à valider un processus de colonisation engagé à
Jérusalem-Est dans les années 1980 et qui s’est
fortement accentué depuis les années 2000, avec l’arrivée au
pouvoir du Likoud.
La course pour le contrôle du mont du Temple où se trouve
la mosquée d’Al-Aqsa prend aussi la forme d’incursions de
plus en plus fréquentes de groupes de colons9 sous haute garde et de soldats
israéliens10, entraînant de
violents affrontements et la fermeture régulière du site aux
croyants musulmans.
Pour Menachem Klein, ces actions ont un potentiel explosif
conséquent à Jérusalem où religion, histoire et occupation
israélienne se mêlent sans distinction : « les
mobilisations de masse [à l’étranger et sur place] ont
généralement lieu quand les Israéliens mettent en place
une opération armée et tuent de nombreux Palestiniens en
Cisjordanie et à Gaza (…). Lorsque des civils meurent,
alors les manifestations s’étendent à travers toutes les
capitales européennes (…). Mais on ne sait jamais, Al-Aqsa
pourrait allumer la mèche, même sans morts. »
Jawad Siyam affirme quant à lui que les habitants de Silwan
sont déterminés à rester et à lutter : « ce
n’est pas comme en 1967, quand certains ont décidé de
partir, pour de multiples raisons. Cela n’arrivera plus.
Les gens sont bien plus obstinés. »
Notes
1NDLR.
La Cité de David est, selon la Bible, l’emplacement d’origine de la
vieille ville de Jérusalem à l’époque du roi David. Elle était située au
sud du mont du Temple — le « Noble Sanctuaire » des musulmans.
2Également dénommée Ir David Foundation.
3Lire à ce sujet Melanie Lidman, « Elad director runs over rock-throwing youths in Silwan », The Jerusalem Post, 10 août 2010.
4Anciennement dénommée Rabbis for Human Rights, North America – Rabbins pour les droits humains.
5Akiva Eldar, « The very eye of the storm - Silwan », Architects and Planners for Justice in Palestine (apjp.org), 4 avril 2009
6Nir Hasson,« Rightist NGO Elad defied court over City of David, report reveals », Haaretz, 13 janvier 2014 (édition abonnés).
8Cf. note 4.
9Al Gad, « Israeli settlers storm Al-Aqsa Mosque and climb Dome of the Rock », Middle East Monitor, 17 janvier 2014.
10« Israeli forces storm Aqsa compound, injuring 6 worshipers », Ma’an News agency, 17 avril 2014.
Photo : Site de fouilles au pied d'Al-Aqsa.© Julie Couzinet, mai 2014.
Photo : Site de fouilles au pied d'Al-Aqsa.© Julie Couzinet, mai 2014.


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