Elle est médecin, il est paysan. Les pieds dans la terre et la tête dans
les étoiles, Jean-Marie et Domi travaillent maintenant à la convergence
des mouvements écologistes et anti-capitalistes.
Parce que le discours politique doit être irrigué de parcours singuliers
et d’expériences vécues, sous peine de se transformer en formules vides
de sens, cette chronique se veut le reflet du local et de l’humain, et
se fera l’écho d’un lieu où se vit l’écologie concrète.
Quand on quitte la route de Saint Roman, dans le Drôme, au moment où
le goudron cède la place à un chemin de terre, se trouve une grande
bâtisse et une voie ferrée. Juste à côté du terrain de Guillaume le maraîcher.
Quand le soir tombe, après le train de 18h23, on voit parfois passer
deux silhouettes accompagnées d’une vache, deux chevaux, un petit
troupeau de chèvres et deux chiens. Ce sont Jean-Marie et Domi, les
propriétaires du terrain. Ils ont aidé Guillaume quand il s’est
installé, et il n’était pas rare cet été de voir Jean-Marie passer
donner un coup de main dans les champs avant sa propre saison de moisson
des blés.
Nourrir et soigner
Jean-Marie et Domi se sont rencontrés à la fac de médecine. Mais à la
fin de ses études, lui s’est dit que finalement, au lieu de soigner des
patients, il préférait les aider à ne pas tomber malades. Sa médecine
de prévention ? Une alimentation bio, de qualité.
Libérée des pesticides pointés du doigt par l’association Générations Futures et les médecins du Limousin, alertés par le nombre croissant d’affections à proximité des pommeraies.
Une agriculture émancipée de la dépendance aux engrais chimiques et
autres dérivés du pétrole. Une culture de rotation des sols,
d’agro-écologie associant plantes et animaux, au sein d’une ferme qui
est à elle seule un véritable petit écosystème où les différentes
variétés s’entraident, synonyme au final d’une nourriture saine.
Domi, elle, a continué son activité de médecin. Aujourd’hui elle
reçoit les patients que la médecine traditionnelle a déçus ou échoué à
soigner. A eux deux, ils combinent ainsi les deux activités les plus
intimement liées aux besoins humains de base : nourrir et soigner, sans
hypothéquer la capacité de la nature à se régénérer.
J’y vois une cohérence fondamentale. De tout temps, les deux premiers
services écosystémiques ont toujours résidé dans la capacité de la
nature, faune et flore, à fournir aux êtres humains de quoi s’alimenter
et guérir ses plaies.
Un terrain d’expérimentation
Leur installation dans le Diois date de la fin des années 80. En zone
isolée de montage, où les saisons sont courtes et le sol argileux, les
terres étaient encore bon marché. Ils en ont fait un véritable terrain
d’expérimentation, et ont été parmi les acteurs essentiels du
développement de l’agriculture biologique dans ce département de la
Drôme qui fut un pionnier en la matière.
Petit à petit, ils en sont venus au militantisme, tout naturellement,
comme un prolongement de leur parcours personnel de recherche d’une vie
en harmonie avec l’environnement. C’est ainsi que Jean-Marie a été élu
maire de son village sans passer par la case parti. Dans ces zones
rurales, bien souvent, l’étiquette est jugée superflue.
Là, c’est un projet de barrage qui a tout déclenché. Un barrage
sur-dimensionné, dont la réalisation aurait été un désastre pour la vie
locale, la biodiversité et l’activité paysanne. Jean-Marie a flairé le
piège avec la moitié du conseil municipal, et à eux six ils ont
décortiqué le dossier, visité des installations similaires et bataillé,
pour au final réussir à démonter le projet en prouvant qu’il n’était pas
viable. Et ainsi pris goût à l’action collective et aux radicalités
ancrées dans le concret.
Un exemple ? Aujourd’hui, dans sa ferme
Jean-Marie accompagne le concepteur d’un prototype de moulin en pierre
naturelle, destinés aux petits céréaliers, qui leur permettrait de
produire la farine sur place et de relancer l’activité des paysans,
meuniers et boulangers en circuit court avec de la farine produite,
moulue, transformée et vendue au pays. Un vrai « défricheur », comme celles et ceux que j’avais présentés à Eric Dupin lors de son passage en Drôme pour son dernier bouquin.
Tous deux ont eu un flash cette année en lisant la passionnante bande dessinée « Saison Brune »
de Philippe Squarzoni, à la fois récit, enquête et essai sur le climat
et l’écologie. Ils se sont dit qu’il fallait faire quelque chose,
au-delà de leurs propres activités locales, pour que ça bouge vraiment
fort et vite à un niveau plus global.
Ils ont percuté sur l’incompatibilité majeure entre le système
capitaliste, basé sur une concurrence effrénée, et la nécessaire prise
en compte de la finitude des ressources naturelles. Et ont commencé à se
renseigner sur ce qui se faisait dans le champ politique.
Fédérer et faire de l’écologie vraiment
C’est ainsi que je les ai rencontrés. Ils connaissaient mon mandat
régional, avaient eu vent de mes engagements sur l’écologie, sont allés
sur mon blog et ont voulu en savoir plus sur l’écosocialisme. On a passé
un long moment à discuter sur leur terrasse en buvant du vin de noix
dans des verres minuscules face à la voie ferrée.
A discuter agriculture, santé, engagement politique et climat
déréglé. Et à la fin de la soirée, j’ai invité Jean-Marie à venir au
remue-méninges du PG à Grenoble, juste de
l’autre côté du Vercors, pour se faire sa propre idée. Il a ainsi pu
assister à la réunion de notre commission Écologie, puis au grand débat que j’animais sur l’écosocialisme.
Positivement surpris de constater l’affluence et l’enthousiasme des
450 personnes réunies dans le grand amphi autour de ce projet, et de
voir rassemblés autour de la table des représentants du PG mais aussi de Ensemble, du PCF, du NPA, le philosophe Henri Pena-Ruiz et le rédacteur en chef de Fakir François Ruffin, et même un membre du PS en dissidence et économiste atterré, avec les excuses et le soutien d’EELV et de Nouvelle Donne pris par leurs propres journées d’été.
De toutes ces réflexions et observations, Jean-Marie et Domi ont
conclu que l’écosocialisme pouvait bien être le projet qui nous manquait
pour fédérer toutes les bonnes volontés, proposer une alternative au
capitalisme et au final faire de l’écologie vraiment, en allant à la
racine des causes, loin des politiques actuelles qui font semblant de
s’agiter.
Ils se sont emparés du Manifeste qu’ils ont dévoré, ravis d’y retrouver des idées qu’ils pressentaient sans les avoir jamais vraiment formulées.
Jean-Marie est adhérent de Nouvelle Donne. Il a commandé dix exemplaires du Manifeste pour l’écosocialisme qu’il s’apprête à mettre en débat au sein de leur comité Drômois. Et il a suivi d’un œil très intéressé la rencontre de Reporterre au théatre Dejazet.
La convergence passe parfois par des voies inattendues... En
repartant de la base, de l’humain, et du projet. Autour d’un plant de
tomates, les pieds dans la terre et la tête dans les étoiles. En
rentrant de la ferme de Saint Roman ce soir là, loin des pollutions
lumineuses des villes, on s’est arrêtés sur le bord de la route pour
regarder la Voie Lactée.


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