Au cours de l’année, je me suis rendu compte que le terme de « gauche »
n’est pas uniquement lié à une idéologie politique, mais aussi à un
mode de pensée en grande partie repris par les intellectuels occidentaux
auto-proclamés de « gauche » . Mon aversion n’a fait que grandir en
intensité.
Mais cela n’a pas toujours été le cas.
Mon père était un communiste, ou du moins s’était-il ainsi nommé. Il
avait lu les ouvrages traduits de grands penseurs communistes et
socialistes, et il m’a transmis sa propre interprétation, me faisant
imaginer ce à quoi une utopie socialiste pourrait probablement
ressembler. Vivant dans un camp de réfugié privé de tout à Gaza,
verrouillé à l’ouest par une mer partout fortement militarisée, et par
diverses « zones mortelles » partout ailleurs, une utopie prolétaire
était une grande idée, où les paysans et les travailleurs sans encombre
conduisaient le monde.
Il y avait naturellement une raison qui rendait cet imaginaire
particulièrement fort. Avant la mise en place de l’Etat israélien sur
les ruines de la Palestine historique, la grande majorité des
Palestiniens – soit l’essentiel des réfugiés après la guerre de 1948 -
avaient été des fellahins, ou paysans. Après leur expulsion forcée vers
des camps de réfugiés, privés de la terre à cultiver, ils s’étaient
transformés en travailleurs bon marché, particulièrement après la guerre
de 1967 où toute la Palestine s’est retrouvée colonisée par Israël.
Aucune communauté au Moyen-Orient n’a éprouvé autant que les
Palestiniens une telle pression historique dans un si court laps de
temps.
Ma famille, comme de nombreuses autres, est passée du stade de
paysans à celui de travailleurs salariés, cette évolution devenant
partie intégrante de l’identité collective des réfugiés.
Tandis que le socialisme échouait à se concrétiser en Palestine, la
pensée socialiste dominait, anti-élitiste et révolutionnaire à la base.
Même ceux qui souscrivent à d’autres idéologies, dont la pensée
islamique, ont été influencés d’une manière ou d’une autre par les
premiers socialistes palestiniens.
Mais le socialisme révolutionnaire palestinien, à son apogée durant
les années 60 et 70, était plutôt différent de la « gauche » que j’ai pu
connaître en Occident. Cette dernière semblait plus isolée, prenant
moins de risques, conduite par des groupes d’intellectuels et manquant
d’initiative. Et elle était condescendante.
Ayant à peine dépassé la vingtaine d’années, je n’arrivais pas à
comprendre comment un groupe de « militants de gauche » auto proclamé,
qui pour l’essentiel existait à la marge des principaux courants
politiques, avait l’audace de porter un jugement sur le choix des
Palestiniens d’avoir recours à la lutte armée pour se défendre d’une
occupation israélienne cruelle et violente, et s’affairait à discuter ce
qu’était « une intervention humanitaire ».
Alors que les mouvements socialistes du sud, en Asie, en Afrique, au
Moyen-Orient et en Amérique du Sud encouraient de réels dangers pour
imposer l’égalité sociale et une nouvelle vision politique, beaucoup en
Occident offraient leur « solidarité », pourtant surtout réservée à
eux-mêmes puisqu’ils exerçaient une hégémonie presque totale sur le
discours politique socialiste.
Ils ont dominé et perfectionné leur vocabulaire et dicté les
plates-formes d’où ont été tirées des idées exprimées avec la bonne
terminologie, mais vides de toute signification pratique et à l’écart
des situations concrètes.
Comme tous les autres, j’utilisais le même vocabulaire, parlant de
colonialisme et d’impérialisme, d’hégémonie et de lutte des classes,
sautant allégrement de l’Amérique du Sud, à l’Angola et à l’Afrique du
Sud en passant par l’Indochine.
Mais beaucoup de lacunes dans cette compréhension parfaitement résumée du monde, me stupéfiaient.
Mais beaucoup de lacunes dans cette compréhension parfaitement résumée du monde, me stupéfiaient.
Premièrement, je n’ai jamais compris pourquoi ceux qui parlent au nom
d’une "gauche" mondiale sont jusqu’ici restés à l’écart du réel champ
de bataille, et surtout engagés dans le seul « combat des idées ».
Deuxièmement, j’ai toujours trouvé étrange que tandis que ces
militants de gauche sont supposés être des penseurs critiques, beaucoup
de leurs gourous répètent à l’envie des idées éculées, adoptées comme
s’il s’agissait de doctrines religieuses. « Où est le Gandhi
palestinien ? » m’a-t-il été souvent demandé, comme si cette question
inepte qui reflète plus d’ignorance que de volonté de comprendre, était
un sujet de débat, toujours remis sur le tapis et répété sans aucune
réflexion.
Troisièmement, j’ai rencontré beaucoup de ces gauchistes sans grande
conscience des conflits internationaux qui n’impliquent pas directement
une hégémonie occidentale. Pour exemple, beaucoup de conflits se
déroulent en Afrique actuellement, au Congo, au Burundi, en République
centrafricaine, au Soudan ou encore ailleurs. Presque aucun d’entre eux
n’a été détecté sur le radar de cette gauche-là, tant que il n’y a aucun
lien palpable avec des gouvernements ou des sociétés occidentales.
Seulement dans ce cas, les vies des Congolais par exemple, seraient
comptabilisées ; seulement alors les Soudanais deviendraient des
« camarades » et quelques-uns d’entre eux seraient célébrés comme des
héros tandis que d’autres seraient montrés du doigt comme voyous.
Combien de temps le conflit en Syrie a-t-il duré avant que la
« gauche » occidentale n’ait commencé à adopter une position ? Des mois.
Le conflit était simplement trop complexe et au début absent des salles
de rédaction, de sorte que peu nombreux étaient ceux qui savaient quoi
en penser. C’est seulement quand les gouvernements occidentaux ont
commencé à prendre en compte la guerre, à la demande de leurs alliés
régionaux, que la « gauche » a commencé à formuler une position mais
autour du même vieux discours. Tandis Que l’Occident et ses alliés
avaient leurs propres et sinistres raisons de s’impliquer en Syrie,
cette guerre comme la guerre en Libye avant elle, n’était pas aussi
simple et exigeait plus que de faire un simple tri et de choisir entre
les bons et les mauvais.
Alors que rejeter énergiquement les croisades militaires
occidentales qui n’auraient fait qu’aggraver les choses est un acte
tout à fait justifié, transformer des dictateurs locaux en Che Guevara
d’aujourd’hui reflète une belle imprudence.
Quatrièmement, si les conflits dans tout le ainsi-nommé Tiers Monde
sont en grande partie sinon entièrement déterminés par les hégémonies
occidentales, alors où se trouvent dans ces conflits les éléments
dépendant des acteurs locaux ?
Les populations locales sont-elles si dociles qu’elles sont à peine
considérées comme un des facteurs déterminants dans le conflit ? Que
faites-vous des acteurs régionaux ? Qu’en est-il du contexte historique
des conflits nationaux et régionaux ? Les peuples, quand ils se
comportent comme un collectif, comptent-ils ou non ?
Cette vue dépréciée de tout autre acteur hormis les gouvernements
occidentaux, bien que vendue comme une manifestation de solidarité,
véhicule un certain degré de racisme où seul « l’homme blanc » détermine
le cours de l’Histoire et ce qu’il résulte des conflits. Tous les
autres sont soit des spectateur impuissants, soit des « clients du
régime » qui reçoivent une « rétribution » des colonialistes corrupteurs
une fois le mauvais contrat appliqué.
Ce qui m’amène à ma conclusion : l’insistance de la gauche à vendre
sa théorie du « régime client » est au delà de toute crédibilité, mais
pour beaucoup cette théorie reste difficile à contester. Quand certains
ont légitimement relevé qu’Israël dispose d’une influence beaucoup plus
grande sur la politique américaine que ce que l’habituelle théorie du
« régime client » permettrait, beaucoup d’intellectuels de gauche ont
réagi avec humeur. Pour eux, accepter de remettre en cause des idées
établies sur la façon dont fonctionnent les rapports de force, risquait
de remettre en cause la totalité du discours, depuis Cuba jusqu’en
Angola, en passant par l’Indochine.
En 1984, George Orwell a parlé du « vocabulaire B », fait de « mots
délibérément construits dans des buts politiques : c’est-à-dire inventés
pour donner le sentiment d’une attitude mentale enviable à la personne
qui en fait usage. »
Tandis que les conflits brassent tout le globe, demandant une pensée
critique exigeante, la mobilisation et l’action, beaucoup dans la gauche
occidentale standardisée s’engagent activement dans la dénonciation de
ceux qui osent manifester leur désaccord. Ils recourent à la novlangue
orwellienne et aux dogmes surannés qui semblent leur donner plus de
confort moral que de véritable compréhension du monde. Un monde qui ne
se limite pas à l’Occident et à son « champ de bataille des idées ».
* Ramzy Baroud est titulaire d’un doctorat à l’université d’Exeter, et journaliste international directeur du site PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Résistant en Palestine - Une histoire vraie de Gaza (version française), peut être commandé à Demi-Lune. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Scribest.fr. Son site personnel : http://www.ramzybaroud.net
Photo : Che Guevara / Marilyn Monroe. (Kate Stanworth, Argentina Independent.
Info Palestine

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