Dans la supérette flambant neuve aux parois en verre, quelques jeunes
hommes sont réunis pour acheter quelque chose à boire. Le magasin est
situé à la station d’essence de Al-Houda près de la sortie nord-ouest de
Ramallah.
Les jeunes prennent une pause au cours de leur protestation contre
l’occupation israélienne, en l’occurrence des jets de pierre contre le
check point. Ils sont tous masqués, avec des keffiehs de différentes
couleurs qui leur couvrent le visage. Tout naturellement, les jeunes
masqués passent des sous au gars derrière le comptoir. Tout aussi
détendu, ce dernier prend l’argent, leur pose une question à laquelle
ils répondent, leurs voix un peu étouffées par l’étoffe. Un des jeunes
portant un keffieh fouille dans sa poche et se rend compte qu’il n’a pas
assez d’argent.
Un autre garçon portant un keffieh d’une couleur différente le
dépanne. Tout à coup ils prennent conscience du spectacle bizarre qu’ils
offrent avec leur anonymat collectif, ils s’interrompent et rigolent
derrière leurs keffiehs. Certains autres clients, non masqués, se
joignent à leur rire, avec l’affection qu’ils réservent à ceux qui les
représentent fidèlement. Ils savent en effet que, maintenant, ce sont
ces jeunes qui portent le flambeau dans la course vers l’objectif que
les générations précédentes de coureurs n’ont pas réussi à atteindre.
Cette scène s’est produite un jour, au début octobre 2015, lorsque le
semblent de normalité en Cisjordanie et à Jérusalem-Est s’est à nouveau
fissuré sous la vague de protestations près des positions militaires
que séparent les enclaves de l’Autorité palestinienne de la Zone C
(entièrement sous contrôle israélien) et les colonies israéliennes : des
pierres qui ne parviennent pas à blesser les soldats ; du gaz
lacrymogène ; des tirs contre les protestataires ; des poubelles
renversées en guise de boucliers ; des jeeps militaires qui franchissent
le check point et se rapprochent des jeunes de tellement près que l’un
d’entre eux réussit à peine à éviter les roues ; des jeunes femmes, le
visage recouvert – elles aussi ont peut-être jeté des pierres qui n’ont
pas atteint les soldats – s’échappent en courant à l’approche des
soldats ou des nuages de gaz lacrymogène ; un journaliste portant un
casque crie de douleur et se tient le pied : une balle en métal enrobée
de caoutchouc a touché sa chaussure, heureusement assez épaisse pour
empêcher le projectile de pénétrer, mais l’impact est tout de même
douloureux.
On entend la sirène d’une ambulance… puis, soudain, le silence.
D’autres jeunes descendent de la colline de l’autre côté du check point.
Certains ont déjà enlevé leurs keffiehs révélant des cheveux lissés au
gel et coiffés dans des styles différents. Un secouriste est
tranquillement assis à côté d’une rangée de brancards au coin d’une rue
avoisinante.
La nouvelle génération de protestataires
Ici et ailleurs, sur les sites de protestation, lorsque les jeunes
retirent leurs keffiehs, on peut reconnaître des partisans du Fatah, du
Hamas, de groupes palestiniens de gauche et quelques non affiliés, des
étudiants qui se mêlent aux chômeurs, des gens de la campagne et ceux de
la ville, ainsi que des résidents des camps de réfugiés qui constituent
toujours un nombre significatif de protestataires.
À leurs côtés, il y a les fils des officiers de police palestiniens
[qui collaborent pour « l’ordre » avec les Israéliens] et des officiels
de l’Autorité palestinienne et les enfants des journaliers qui se
faufilent en Israël pour travailler. Ils n’ont ni drapeaux ni symboles
d’appartenance à des organisations ou à des partis.
Ces jeunes courent le risque d’être tués par l’armée israélienne même
lorsque les soldats ne sont pas en danger. Entre le 2 et le 13 octobre,
15 manifestants ont été tués par l’armée, y compris cinq mineurs âgés
de 13 à 15 ans, dont six en Cisjordanie et à Jérusalem Est et neuf à
Gaza.
Malgré les blessures par balles réelles et par balles de caoutchouc,
malgré la puanteur qui colle aux vêtements à cause des « jets d’eau
puante » [les skunk water cannons inventés par la firme israélienne
Odortec LDT projette de l’eau hyperpuante et visqueuse] projetés par les
forces militaires, malgré l’irritation des yeux et de la gorge qui
persiste longtemps après avoir échappé aux gaz lacrymogènes et malgré le
risque important d’être arrêtés tout de suite ou plus tard, le fait
qu’ils sont ensemble donne à ces jeunes de l’énergie et du courage, un
sentiment de fraternité et d’engagement dans un élan vers un changement.
Les organisations de sécurité de l’Autorité palestinienne ne les
empêchent pas de protester, elles les surveillent probablement de près
pour éviter qu’ils ne soient rejoints par des Palestiniens armés. Voilà
la situation depuis la mi-octobre. Il ne semble pas que ces jeunes
protestataires aient l’intention de refaire les erreurs de la deuxième
intifada et de sa rapide militarisation.
Leur solidarité (leur unité) contraste de manière frappante avec la
solitude d’autres jeunes Palestiniens – en particulier ceux qui résident
à Jérusalem Est – qui ont décidé de sortir pour poignarder des Juifs,
surtout à Jérusalem. C’est le signe caractéristique des événements
d’octobre 2015. Encore davantage que les protestataires aux check points
militaires, les agresseurs à l’arme blanche, isolés, savent que, vu
l’hystérie collective parmi les Israéliens et les prétextes qu’ils
donnent à abattre tous ceux qui ressembleraient à un « terroriste », ils
ont de grandes chances d’être tués. Ils partent donc tuer et se faire
tuer, poussés par un désespoir personnel et une colère sociale intenses
qui, même si elles ne peuvent pas s’exprimer dans des mots, sont
complètement compris par la société palestinienne.
Environ trois kilomètres à l’ouest du check point fermé de Beit El et
près de la place avoisinante, encore enveloppée dans des nuages de gaz
lacrymogène, une mère de quatre enfants est assise. Elle regarde, en
live, la confrontation inégale qui se déroule près du check point,
diffusée par la chaîne de télévision Falastin al-Yawm, associée au jihad
islamique. Elle est en colère contre les chaînes de l’Autorité
palestinienne et celles qui lui sont associées qui affichent leurs
programmes habituels au lieu de faire des émissions spéciales sur les
protestations, comme si tout cela était normal. Comme beaucoup d’autres
parents qui admirent les contestataires, elle admet qu’elle surveille de
près ses propres enfants pour s’assurer qu’ils ne s’approchent pas du
check point dangereux. Elle dit comprendre aussi les agresseurs au
couteau et leurs mères.
La double peine
Le 3 octobre 2015, Muhannad Halabi, âgé de 18 ans, perpétrait la
première agression au couteau lorsqu’il a assassiné deux juifs
israéliens sur la rue Hagai, dans la vieille ville de Jérusalem. Cette
nuit-là, lorsque son nom était annoncé, ses parents, choqués, se
tenaient à côté de leur maison dans le village de Surda, au nord de
Ramallah. Ils observaient un groupe de jeunes en liesse qui louaient
leur fils pour ses actions. En même temps, ils se préparaient en sachant
que les forces armées allaient faire une descente dans leur maison (ce
qu’elles ont fait, provoquant un affrontement). Les soldats sont revenus
la nuit suivante, cette fois avec des troupes du corps de génie
militaire qui ont mesuré chaque pièce de leur maison bien tenue pour
préparer sa démolition.
Avec une voix d’outre-tombe, le père a décrit sur la chaîne de radio
Sawt Falastin comment les soldats sont venus et ont passé à tabac ses
deux fils. La semaine suivante, après les funérailles du fils, la mère
était interviewée par une autre station de radio et donnait l’impression
qu’elle avait accepté les actes de son fils. « Il est au paradis,
maintenant » disait-elle. Les animateurs de la chaîne paraissaient
soulagés qu’elle rentre dans le rang. On avait l’impression qu’on lui
avait dicté ce qu’il fallait dire et qu’elle récitait ce que d’autres
parents choqués et éprouvés avaient dit avant elle.
Une mère de quatre enfants qui vit près du check point de Beit El
explique : « Elle n’a pas reçu des directives, elle n’avait aucun choix,
elle devait dire et sentir ce qu’elle disait. C’est ainsi qu’elle
surmonte sa douleur. Elle doit donner une signification à la mort de son
fils, à sa souffrance et à la souffrance à venir. »
Les jeunes protestataires et agresseurs au couteau sont nés dans la
réalité façonnée par les Accords d’Oslo : des enclaves palestiniennes en
Cisjordanie qui peuvent être coupées les unes des autres n’importe
quand par quelques soldats et une barrière hérissée de pointes ; des
policiers palestiniens qui se cachent dans leur quartier général chaque
fois que l’armée israélienne vient en ville arrêter quelqu’un ; des
check points militaires israéliens que disparaissent ici pour surgir
ailleurs ; des images continuelles de destruction de Gaza ; une
télévision qui montre soit des funérailles, soit des déploiements
militaires : les sites de Jérusalem-Est et la mosquée de Al-Aqsa sont
tellement hors portée qu’ils pourraient tout aussi bien se trouver sur
une autre planète ; deux gouvernements palestiniens mais pas d’Etat ;
une direction officielle (Autorité palestinienne) en laquelle la
majorité de la population a perdu toute confiance et tout respect ; des
murs et des barrières de barbelés séparent les familles de leurs moyens
de subsistance ; la mer réduite à un concept abstrait, quelque chose que
l’on voit dans des films ou à la télévision sans que l’on puisse jamais
sentir les vagues ou l’odeur de l’air salé.
Dans le même temps, les seuls Israéliens qu’ils connaissent sont ceux
qui vivent de l’autre côté de la rue dans des banlieues coloniales (les
colonies) bien entretenues et luxuriantes ; des soldats dont la tâche
est d’assurer la prospérité des colonies de peuplement ; ou des
officiers de sécurité du Shin Bet dont ils font la connaissance
lorsqu’ils les convoquent (eux ou leurs proches) pour des
interrogatoires. Voilà la routine qui passe pour une normalité. Le seul
endroit où la normalité est encore plus factice est Jérusalem-Est : une
ville « réunie » sous la domination israélienne et dont les résidents
palestiniens vivent directement sous le contrôle juif, où le seul
message officiel qu’ils reçoivent c’est qu’il vaudrait mieux qu’ils
disparaissent.
Ces deux aspects opèrent au sein du vide politique interne
palestinien : avec deux directions (l’AP et le Hamas) qui sont hostiles
l’une envers l’autre, ils n’ont pas de direction qui les représentera
fidèlement, qui les dirigera et les conduira, dans laquelle ils puissent
avoir confiance.
Ce n’est pas la même mer
Baja Alian était un des deux résidents de Jabal Mukkaber qui ont
perpétré l’attaque au couteau et par arme à feu contre un bus israélien à
Jérusalem le 13 octobre. Trois Israéliens ont été tués dans cette
attaque, qui a aussi fait de nombreux blessés. Alian a été abattu. Il y a
environ une année, il avait posté les « 10 commandements pour chaque
shahid (martyr) » sur sa page Facebook. Dans le premier, il évoque le
manque de confiance dans les groupes politiques existants. « J’ordonne
aux organisations palestiniennes de ne pas s’emparer de mon action
sacrificielle et de ma mort, car elles appartiennent à la patrie et non
pas à vous » écrivait-il, en interdisant d’avance que les entités
politiques ne donnent de l’argent pour ses funérailles et tirent
avantage de son « exploit ».
Le monde que les parents et les grands-parents de ces jeunes
connaissaient – le monde d’avant les Accords d’Oslo – était beaucoup
plus simple. Ils connaissaient la mer. Même s’ils n’étaient pas à Gaza,
ils connaissaient des Gazaouis et étudiaient avec eux dans les
universités aux côtés des citoyens palestiniens d’Israël. Ils pouvaient
visiter les vieux villages de leurs parents, villages qui avaient été
détruits ou transformés en quartiers juifs. Ils pouvaient voyager à
Jaffa ou à Haifa pour travailler ou pour visiter des amis et des proches
qui n’avaient pas été expulsés en 1948. Jérusalem était leur capitale
religieuse, culturelle et économique, une partie intégrante de leur
géographie, de leur sociologie, de leur histoire et de leurs loisirs.
Ils pouvaient s’y rendre et en revenir en voyageant sur des bus
palestiniens gérés par des compagnies qui avaient obtenu leur licence
soit sous le mandat britannique [1923-1947 ], soit sous la domination
jordanienne.
La vaste majorité de la population palestinienne soutenait l’une ou
l’autre des organisations politiques palestiniennes, où ils avaient
l’impression de trouver un deuxième foyer. L’occupation israélienne
était directe, sans la médiation des comités de liaison et de la police
palestiniennes. Des soldats traînaient dans les villes et les villages,
il n’y avait pas de check points séparant les communautés, juste
quelques-uns des deux côtés de la Ligne verte [ligne de démarcation
datant de 1949, suite à l’armistice entre Israël et la Syrie, l’Egypte,
la Transjordanie et le Liban ; elle a servi de « base » pour les dits
Accords d’Oslo qui étaient censés formellement aboutir à la constitution
d’un Etat Palestinien.]
La direction palestinienne vivait à l’étranger avec une aura
d’affection et de confiance. Les gens savaient qu’ils luttaient pour la
fin de l’occupation, ils savaient contre qui ils se battaient. Les
Israéliens qu’ils connaissaient étaient aussi des gens normaux : des
employeurs (certains bons, d’autres pas), des collègues de travail et
leurs enfants ; des partenaires dans des petites entreprises
(restaurants, entreprises de construction), des employés de boutiques,
des conducteurs. Lorsque leurs parents ou leurs grands-parents ont
participé à la première Intifada à la fin des années 1980, la
libération, l’indépendance et la création d’un Etat semblaient à portée
de main. Et maintenant leurs enfants et leurs petits-enfants voient tous
les jours que ce rêve de leurs parents a volé en mille morceaux,
morceaux qu’on a recollés pour en faire une réalité factice.
Le président palestinien Mahmoud Abbas est aujourd’hui le dirigeant
que l’on identifie le plus avec cette réalité factice détestée. Il
s’agit d’un gouvernement d’apparat dépourvu de toute souveraineté, mais
dont les nombreux représentants se prélassent avec des titres de
ministre ; d’abondants PDG qui rivalisent pour obtenir des salaires
alors que la grande majorité ne gagne pas assez pour s’en sortir.
S’y ajoutent : la présence croissante d’organisations d’aide
internationale qui, dans leurs rapports hebdomadaires, décrivent la
dépossession et la perte de vies humaines tout en poussant vers le haut
les loyers à Ramallah et à Jérusalem ; du « personnel de sécurité » qui
se déploie dans les rues à chaque passage du convoi présidentiel
(Abbas) ; la nouvelle qu’il est maintenant interdit de critiquer Abbas
sur Facebook ; des journaux qu’on achète et qui passent sous silence les
choses vraiment importantes qui se passent, comme l’arrestation
d’étudiants identifiés avec le Hamas ou les réunions régulières entre
les officiels de la sécurité palestiniens et israéliens pour l’échange
d’informations.
Les visages se détournent lors des passages près des camps de
réfugiés, noyés dans leur morne pauvreté à cinq minutes à peine de
restaurants à la mode. Jérusalem, où il n’y a pas un seul représentant
politique qui peut faire quoi que ce soit pour les résidents
palestiniens. Des cérémonies d’inauguration de tours de verre et des
centres commerciaux flambant neufs dont tout le monde sait qu’ils
n’apporteront pas beaucoup d’emplois à cause des limitations imposées
par les Israéliens sur la liberté de se déplacer. Et la liste peut
s’allonger.
Au cours de la dernière décennie, Mahmoud Abbas espérait gagner du
temps jusqu’à ce que le monde devienne plus sensé et garde sa promesse
de mettre fin à l’occupation israélienne. Il a supplié Israël de lui
laisser un peu d’espace et s’est encore fendu en excuses pour gagner du
temps, pour pouvoir continuer à offrir à son peuple cette normalité
factice. Mais maintenant, même lui, semble se rendre compte que le
faux-semblant a atteint ses limites.
Ces lignes sont écrites à la mi-octobre, lorsque seule une ligne très
ténue sépare encore le glissement vers une nouvelle série de carnages
et de nouveaux sommets d’oppression, d’annexions et d’expansion des
colonies israéliennes d’un retour à un semblant de normalité. Un retour
temporaire, jusqu’à l’arrivée de la nouvelle vague qui approfondira
encore les crevasses.
* Amira Hass a été la correspondante de Haaretz dans
les territoires palestiniens occupés depuis 1993. Parmi les ouvrages
écrits par Amira Hass, on peut trouver en français : Boire la mer à Gaza
(La Fabrique 2001) ; Correspondantes à Ramallah (La Fabrique, 2004) ;
Apartheid en Israël (Actes Sud, 2008)
Info Palestine

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