Seuls six députés ont voté contre la loi de renouvellement et d’extension de l’état d’urgence : trois PS, Pouria Amirshahi, Barbara Romagnan et Gérard Sebaoun, et trois écolos, Sergio Coronado, Noël Mamère et Isabelle Attard. La députée PS Fanélie Carre-Conte s'est pour sa part abstenue. (Ici, le débat à l’Assemblée, bâclé en quelques heures).
Eu
égard aux dispositifs législatifs existants, à l’immense savoir-faire
des services de police et au sens de la décision des autorités
judiciaires, rien ne justifie le recours à ce régime d’ordre qui bafoue
nos libertés, et donne ainsi une victoire indue aux dirigeants de Daech.
Eux qui n’envisagent l’exercice d’aucune liberté voient la France
abandonner les siennes, pour épouser la culture de la domination.
L’inconstant, perdu dans un costume définitivement trop grand pour lui,
cède devant les criminels : un constat amer. D’un point de vue objectif,
ces projets d’extension de l’état d’urgence et de modifications de la
constitution sont des victoires pour les terroristes, alors que nous
avions tous les outils juridiques pour tenir.
Les
libertés ne sont pas un luxe, mais la signature fondatrice de l’État
démocratique. La force de nos sociétés est la cohésion que crée le
respect de tous dans la loi, et dans les tribunaux pour résoudre les
conflits. La seule attitude responsable était de dire aux criminels que
la loi va s’occuper de leur cas, avec méthode et professionnalisme, mais
que ce n’est pas une poignée de truands, aussi odieux soient-il, qui
allait changer notre législation.
Mais
il faut voir plus loin. Le renouvellement de l’état d’urgence est, même
pour la sécurité, une faute. L’état d’urgence est un régime de police
administrative, qui vise à la préservation de l’ordre public. De ce
point de vue, les perquisitions et les assignations à résidence sont
efficaces. Mais sur un plan judiciaire, c’est juste une catastrophe :
quand on a arrêté un trafiquant pour port d’arme, on a gagné ou perdu ?
Le travail d’analyse des réseaux qui, par de si patients efforts, vise à
discerner les vrais commanditaires est anéanti par la recherche de la
sécurité à bref délai. Les commanditaires, qui ne sont ni dans le 9-3,
ni à Molenbeek, mais dans leurs palais du golfe persique, ne peuvent que se féliciter de la prolongation de l’état d’urgence.
Ma
conviction est claire : si le gouvernement agit ainsi, c’est qu’il sait
que de grandes difficultés sont devant nous, et qu’il veut se donner
les moyens de tenir le pays. Ce pire, ce sera le prix à payer pour le renversement d’alliance.
Pour le moment, la Russie joue tout doux, voyant arriver vers elle
l’agneau français, désorienté et apeuré. Mais la Russie est alliée à
l’Iran et à la Syrie, trois pays qui ont durement souffert des choix
politiques français, à l’époque pas si ancienne – cela date d’une
semaine – où la France misait tout sur le Qatar, l’Arabie Saoudite et
Israël, leurs ennemis. Hollande croit encore pouvoir louvoyer, mais la
France devra faire des choix clairs, et le ticket de sortie - de ce qui
sera vécu comme une trahison - sera d'un montant élevé. On comprend dès
lors la priorité du gouvernement : les commanditaires, on sait où ils se
trouvent, et nous verrons ce qu’ils feront ; le seul point sur lequel
le gouvernement a une marge de manœuvre est de mâter l’opinion en tenant
le pays sous une chape de plomb, d’où les bienfaits de l’état
d’urgence.
C’est
dire à quel point nous ne pouvons que remercier les six députés. Les
premières mesures prises permettront aux avocats de former des questions
prioritaires de constitutionnalité, qui viendront se fracasser devant
le Conseil constitutionnel, surtout si celui-ci est alors présidé par si
affaibli Laurent Fabius, que le gouvernement veut exfiltrer. Il faudra
donc contourner ces obstacles juridiques, pour jouer les libertés contre
l’ordre, et c’est un long travail qui nous attend.
Chères
amies, chers amis, nos libertés sont menacées. Le corps institutionnel
politique étant en déroute, il revient à chacun d’agir, avec lucidité,
force et conviction pour défendre notre société fondée sur la primauté
du droit. Je remercie infiniment les six députés qui ont donné le
premier signal.
Petite
touche personnelle, je compte parmi eux deux amis, des gens sur
lesquels on peut compter, Pouria et Barbara. Hélas, je ne connais pas
les autres. Mais le message est clair : vous êtes parlementaires, et
vous avez une longueur d’avance ; alors, organisez-vous, faites signe,
et nous serons toujours au rendez-vous.
Voici le texte de Pouria Amirshahi, publié dans Le Monde.
Énième
sursaut ? Régressions démocratiques ? Réveil des consciences ?
Comment empêcher d’autres morts, d’autres destins brisés par des esprits
aussi manipulés que résolus à tuer ? Ce qui se joue depuis janvier 2015
et novembre 2015, c’est-à-dire l’avenir de notre société, se dessine en
ce moment. Sur le front extérieur comme intérieur, le président de la
République a déclaré la France « en guerre ».
La source de cette « guerre »
prend racine d’abord dans la géopolitique : la faillite des Etats, les
corruptions et les bouleversements qui font le terreau de croissance des
monstres tels Daech. Interroger cette géopolitique, c’est
nous interroger nous-mêmes, Français, sur les désordres du monde.
C’est à cette échelle qu’il convient d’assécher immédiatement les
sources de financement du groupe « Etat Islamique ». C’est à ce niveau
que nous devrons réviser nos alliances – y compris de commerce d’armes -
avec des Etats pour le moins ambigus si ce n’est directement impliqués
dans les troubles actuels.
C’est
enfin à cette échelle que doit se conduire effectivement une
autre politique de reconstruction et de développement. En
gros, traduire en actes une nouvelle doctrine qui pourrait se
résumer ainsi : « leur développement, c’est notre sécurité ».
Il
y a ensuite les fragilités françaises qui voient des jeunes Français
manipulés et endoctrinés sur fond de désamour avec la
République, devenir assassins et haineux de leur propre pays. Encore
ultra-minoritaires, ils croissent et se radicalisent. Il faudra bien
très vite sortir des discours de tribune parlant de
nos banlieues pour mettre, dès maintenant, autant de créations de postes
nouveaux pour les politiques publiques de la ville, de l’action
sociale, de l’éducation que nous en mettons dans la police et l’armée –
sans regarder jamais à la dépense, comme si c’était plus important.
Mais
pour l’heure, il convient pour le Parlement de se prononcer ce jeudi
19 novembre, sur la prolongation pour 3 mois de l’état d’urgence,
c’est-à-dire d’une « loi d’exception », dont le premier
ministre avait pourtant dit le 13 janvier 2014 qu’elle n’était pas
compatible avec l’esprit de notre République. Le projet du gouvernement -
déposé avant même le terme des 12 jours légalement prévus et entamés le
13 novembre - entend renforcer les capacités coercitives de
l’administration et des pouvoirs de police et durcir les conditions de
détention des personnes suspectées prévues depuis 1955. C’est dans la
précipitation que les législateurs vont délibérer d’une restriction
sévère de nos libertés publiques, de nos loisirs et sorties, de nos
manifestations de solidarité, de notre droit à nous réunir. Conformément
à la loi de 1955, ces restrictions pourront intervenir à tout moment,
à titre permanent le cas échéant, sur décision du préfet.
Celles
et ceux qui assument que les libertés puissent (ou doivent) passer au
second plan d’une sécurité première ont le mérite de la cohérence. Vieux
débat qui traverse la France depuis 1789. Mais pour celles et ceux qui,
nombreux dans les paroles, ont affirmé avec force que la démocratie ne
gagnera qu’en étant elle-même, en ne rognant pas un pouce de droit ni de
liberté, il y a une grave contradiction à défendre aujourd’hui
l’inverse dans la Loi : est-ce assumer notre démocratie que d’interdire
potentiellement des manifestations citoyennes ? Est-ce faire preuve
d’audace que d’interdire des réunions publiques au moment où les
Français ont besoin de parler, de se parler, pour comprendre ? Plus que
jamais nous avons besoin que la société mobilisée se mette en
mouvement : pour faire vivre la démocratie bien sûr, mais aussi
pour entraîner les citoyens contre les dérèglements du monde et les
fanatismes monstrueux qu’ils engendrent. On n’assigne pas une société à
résidence.
Bien
entendu, la République doit être en capacité de se défendre.
Contrairement à ce qui est affirmé par les tenants d’un virage
néoconservateur, nous disposons d’un arsenal judiciaire et répressif
très dense, révisé plus de 11 fois en 10 ans. Sait-on par exemple que
les investigations qui ont conduit aux opérations de police mercredi
à Saint-Denis ont été menées indépendamment de l’état d’urgence, dans un
strict cadre judiciaire et d’enquête pénale ? « Oui, mais demain, après-demain… Comment faire ? » entend-on
parfois du côté de ceux que l’uniforme rassure, même s’ils sont lucides
sur l’effet peu persuasif des dispositions de sécurité de rue sur des
terroristes déterminés, jusqu’à se faire sauter.
En
premier lieu, il convient d’appliquer le code de procédure pénale qui
autorise déjà, dans le cadre de la lutte antiterroriste, le recours à
des perquisitions de nuit, mais également l’utilisation de techniques
d’enquêtes spéciales que ne permet pas l’état d’urgence (écoutes,
micros, surveillances etc.). La chancellerie a d’ailleurs déjà ordonné
que les affaires de terrorisme soient prioritaires.
Ensuite,
il est temps de changer de stratégie de sécurité, par exemple en
déployant quelques milliers de policiers et gendarmes aujourd’hui
affectés au peu efficace plan Vigipirate, qui, de l’avis de tous les
spécialistes, vise d’abord à rassurer le quidam, vers des investigations,
des enquêtes, des filatures… Ce qu’apprécieront juges et policiers,
renforcera notre efficacité, et donnera des preuves aux citoyens.
Les
actions de justice et de police ont montré que le besoin prioritaire de
moyens et de coordination entre services était plus important sans
doute que les dispositifs exorbitants de droit commun accordés aux
services de sécurité que constituent par exemple la dernière loi
renseignement ou une durée anormalement longue d’un état d’urgence.
Il
est enfin un obstacle majeur à mon approbation d’une prolongation pour
trois mois (durée d’ailleurs aussi arbitraire qu’inexpliquée par le
gouvernement) : l’empressement d’une modification constitutionnelle, de
notre Loi fondamentale, alors même que le chef des armées vient de
nous déclarer « en guerre » et que la France sera en état d’urgence.
Pas
une démocratie moderne ne modifie ses règles les plus précieuses en
période où prime la possibilité de dérogation à ces mêmes règles. Sans
même entrer dans le contenu des modifications envisagées, dont certaines
sont la reprise des vieilles revendications du bloc réactionnaire
(déchéance de nationalité, présomption de légitime défense -
c’est-à-dire permis de tuer - des policiers), on ne saurait, en pleine
conscience républicaine, accepter de procéder à ces modifications
substantielles de droit fondamental en pleine application d’une loi
d’exception.
Cette dernière exigence de séparation des temps de notre
démocratie ayant été refusée par le premier ministre, je voterai contre
la prolongation à 3 mois d’un état d’urgence qui va au-delà des pouvoirs
administratifs exceptionnels et s’appliquera sans contrôle démocratique
véritable.

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