Après avoir passé 22 ans dans un camp de réfugiés à Gaza, ma première
escale fut la ville de Seattle, une verte et agréable cité, où les gens
boivent trop de café pour faire face aux longs gris hivers. Là, pour la
première fois, je me suis trouvé face à une audience hors de la
Palestine, pour parler de la Palestine.
C’est aussi ici que j’ai appris qu’il y avait des limites imposées au
droit à la parole d’un Palestinien, de quoi je pouvais parler ou non.
Les possibilités d’ouverture à un discours palestinien impartial étaient
extrêmement étroites pour commencer et quand une était disponible, les
Palestiniens étaient rarement au cœur du débat.
C’était touchant, malgré tout. Les Américains ordinaires, surtout
ceux de groupes gauchistes ou socialistes défendaient les droits des
Palestiniens, organisaient des veillées après chaque massacre israélien
et distribuaient des prospectus aux piétons intéressés ou indifférents.
Cependant, après avoir passé près de vingt ans aux États-Unis, en
Europe, en Asie et au Moyen-Orient et parcouru le monde pour parler des
droits de l’homme –en commençant par ceux des Palestiniens, leurs luttes
et leur histoire- j’ai commencé à comprendre la gravité d’une
indubitable tendance où le récit palestinien est marginalisé et
fondamentalement incompris.
En gros, les justifications les plus courantes étaient qu’il n’y
avait pas assez d’intellectuels palestiniens pouvant s’exprimer
clairement, ou que les braves gauchistes qui se chargeaient de parler de
l’affaire palestinienne passaient une semaine à Ramallah et une autre à
Jérusalem, leur permettant ainsi de décrire l’expérience
palestinienne ; ou que la lutte de la Palestine faisait partie d’un plus
grand combat contre l’impérialisme.
Ainsi, un orateur socialiste pouvait englober la Palestine avec Cuba,
l’Angola et l’Indochine dans un seul paragraphe ; ou dire que les
orateurs israéliens étaient plus crédibles, vu leur connaissance de la
perception des publics américains et occidentaux, et ainsi de suite.
Ainsi, il n’était donc pas rare de voir une conférence de deux jours
consacrée à la Palestine être divisée en plusieurs séances et plusieurs
ateliers sans voir un seul Palestinien sur le podium.
Depuis quelques années, les choses ont cependant commencé à évoluer,
suite aux bouleversements que l’internet et les réseaux sociaux ont
provoqué. Cependant, l’état d’esprit qui négligeait ou évitait le récit
palestinien n’a pas complètement disparu.
La question n’est pas d’ajouter un Mohammed, un Elias ou une Fatima
sur la liste des intervenants pour bien montrer que les Palestiniens
sont inclus dans une discussion qui les concerne en premier lieu, ainsi
que leur passé et leur avenir. C’est plutôt une incapacité
d’apprécier l’authenticité du récit palestinien et de l’appliquer à
tout discours du « conflit israélo-palestinien » devant chaque auditoire
disponible, qu’il soit politique, académique, culturel, artistique ou
dans les médias.
Grâce aux efforts de milliers de personnes dans le monde, il y a eu
une forte poussée pour mettre les Palestiniens sur le devant de la
scène ; ce n’est pas suffisant, hélas, parce que le défi se situe sur
plusieurs axes.
Il y a un écart générationnel, où les hommes des anciennes
générations pensent que la façon la plus intelligente de conquérir les
cœurs et les esprits de leurs compatriotes consiste à occulter
l’authentique Palestinien dont le langage, les références historiques,
priorités et attentes seraient trop étrangers pour un public américain,
par exemple. Il vaut mieux, croient-ils, faire appel à des voix
compatissantes venant de l’ « autre côté », pour répondre aux griefs des
Palestiniens.
Un équivalent serait de voir des Britanniques, des Afrikaans ou des
Allemands compatir à l’historique détresse des Indiens, des
Sud-Africains ou des Juifs et autres victimes des atrocités nazies. Non
seulement c’est inacceptable, mais ce serait aussi l’échec garanti.
Les Palestiniens eux-mêmes, qui viennent d’une génération qui n’est
jamais apparue sur un podium, ni a eu la possibilité de s’y tenir,
restent incapables d’apprécier la valeur d’une authentique histoire
palestinienne, reflétant le langage des fellahins, des réfugiés et des hommes et des femmes résistants à travers la Palestine et sa région.
Ils essaient de s’exprimer par le biais d’apologistes, de « Sionistes
modérés » et de supporters moyennement enthousiastes parce qu’ils sont
psychologiquement vaincus, ayant été aveuglés par une propagande
élitiste produite en série pendant des générations. En fin de compte,
elle est dangereuse car elle dilue la réalité de la lutte palestinienne
et déforme l’authenticité de l’histoire.
Dans les médias, les divergences sont encore plus flagrantes. La
crise morale dans les médias traditionnels occidentaux au sujet de la
Palestine pourrait remplir des volumes et une quantité, en vérité, a
donné lieu à des écrits. Les intellectuels palestiniens dans ce domaine
sont ou bien du type « indicateur local », comme décrits par Edward
Said, ou sont utilisés et insultés, ou bien attaqués directement pour
avoir les opinions qu’ils expriment.
D’un côté ou de l’autre, les médias courants ont complètement failli à
changer de façon appréciable leur attitude tendancieuse envers la
Palestine et son peuple si éprouvé depuis longtemps.
La lutte en Palestine nécessite –en fait requiert- une solidarité
globale, la masse critique d’une base de soutien suffisante pour changer
la donne envers la violente occupation israélienne, regroupant les
gouvernements et les entreprises qui, à l’heure actuelle, encouragent,
soutiennent et financent les crimes quotidiens d’Israël contre les
Palestiniens.
Une fois pour toutes, il faut une reformulation des rôles quant au
sens réel de la solidarité et comment les Palestiniens s’y insèrent en
tant que protagonistes de leur propre histoire. La première chose est
que nous devons apprendre à ne pas confondre solidarité et l’assomption
du rôle du Palestinien lui-même.
L’histoire palestinienne, d’un point de vue palestinien, reste une
énigme dans l’esprit de tant de défenseurs des Palestiniens. Cette
version du récit palestinien, telle qu’elle est exprimée par ceux qui
ont vécu, appris par l’expérience et sont capables de décrire clairement
et exactement leur propre réalité, est éclipsée par des représentations
alternatives de la même réalité.
Par exemple, certains trouvent que le récit médiatique du journal
israélien « Haaretz » est quasiment adéquat, en dépit du fait qu’il est
contrôlé par des Israéliens sionistes et ashkénazes qui représentent
une idée israélienne particulière de la « gauche » qui, bien sûr, n’a
pas grand-chose à voir avec la gauche en dehors d’Israël.
Pour certains lecteurs, donc, les deux côtés des récits médiatiques
sont en fait adressés par deux groupes d’Israéliens, la gauche et la
droite qui en fait sont en accord avec la plupart des tragédies qui ont
été infligées aux Palestiniens, à commencer par la Nakba.
Une fois encore, imaginons que l’Inde, anciennement colonisée,
l’Afrique du Sud en état d’aparthéid et l’Allemagne nazie soient le
sujet de cette discussion afin de comprendre l’échec intellectuel à
comprendre le rôle central des Palestiniens dans le récit palestinien,
qu’il soit délibérément bafoué ou non.
Alors que les Palestiniens se rebellent une fois de plus contre
l’occupation israélienne, nous devrions aussi confronter les erreurs et
les idées fausses du passé.
Nous vivons à une époque où une génération de Palestiniens bien
éduqués et capables de s’exprimer est très présente dans des centaines
d’universités parmi les meilleures, des entreprises médiatiques y
compris dans le théâtre, le cinéma et tous les autres aspects éducatifs
et culturels au Moyen-Orient et dans le monde. La Palestine elle-même
abonde en nombreux journalistes et de femmes et d’hommes éloquents, qui
peuvent rendre justice au cas palestinien. Le moment est venu de leur donner le micro, les laisser parler et que nous les écoutions tous.
Nous avons 67 ans de retard à rattraper.
* Dr Ramzy Baroud écrit sur le Moyen-Orient depuis
plus de 20 ans. Il est chroniqueur international, consultant en médias,
auteur de plusieurs livres et le fondateur de PalestineChronicle.com. Son dernier livre, Résistant en Palestine - Une histoire vraie de Gaza (version française), peut être commandé à Demi-Lune. Son livre, La deuxième Intifada (version française) est disponible sur Scribest.fr. Son site personnel : http://www.ramzybaroud.net
Photo : AFP/Abbas Momani - Juin 2011 - Manifestation au barrage militaire de Kalandia contre les
forces israéliennes d’occupation.
Info Palestine

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