Les images de « débordements »
lors des Nuits debout et des manifestations contre la loi travail
excitent les médias et contribuent à empêcher l’émergence d’un mouvement
de masse. Mais ces débordements sont souvent suscités par des policiers
en civil, dont l’usage est bien peu « républicain ».
À Nantes, comme à Paris quelques heures plus tard sur la place de la
République, la manifestation contre le projet de loi sur le travail se
finit, samedi 9 avril, dans les fumées de gaz lacrymogène. Ainsi, à
Nantes, ce jour-là, on observe des policiers présents en nombre, des
canons à eau stationnés sur les places, des rangées de CRS
à chaque croisement de rue. À l’angle de la rue de la Basse-Casserie,
un petit groupe attend, aligné le long du mur : des policiers en civils.
Lunettes de ski, cagoules et casques, matraques télescopiques à la
main, ils se jettent sur une personne, qu’ils emmènent, non sans avoir
au préalable lancé quelques grenades assourdissantes sur la foule.
L’action est rapide. Mais suffit à provoquer les manifestants, dont
plusieurs, en réaction, lancent des cailloux et des pavés contre les CRS et des policiers en civil casqués. Les manifestants en colère contre les tirs aveugles des CRS semblent ne pas avoir remarqué les « cagoulés » qui, de leur côté, ont enfin obtenu le Graal : une belle bataille rangée.
Le scénario semble réglé comme du papier à musique. Les trois coups du
premier acte sont frappés par une presse spéculant sur les nécessaires
dégradations à venir. Une présence policière massive est installée à
quelques pas du cortège pour échauffer les esprits. Quelques projectiles
volent. La répression massive et indiscriminée est alors déclenchée,
désorganisant le service d’ordre de la manifestation et faisant basculer
celle-ci dans l’émeute. Enfin, la récupération politique, son cortège
de condamnations indignées et de commentaires affligés sur les « casseurs ».
Escouade de policiers surarmés n’ayant rien à protéger
Les exemples se répètent à l’infini, dans toute la France. À Sivens, où un jeune écologiste, Rémi Fraisse, avait été tué par la gendarmerie,
on se demande par exemple encore pourquoi la zone de vie à proximité du
site occupé était défendue par une escouade de policiers surarmés,
alors qu’il n’y avait plus rien à protéger. Sinon pour provoquer
d’inévitables affrontements, justification commode pour réclamer, séance
tenante, l’interdiction des rassemblements et criminaliser le
mouvement. Comme à Nantes, où des provocations policières lors de la
manifestation du mardi 5 avril avaient provoqué des incidents, suscitant
dans la foulée d’insistantes demandes de la droite d’interdire la
marche du samedi suivant. Quitte à invoquer la « sécurité des manifestants » pour faire pleuvoir les coups de matraque ou, comme Jean-Christophe Cambadélis, le premier secrétaire du PS, le 11 avril, annoncer la présence de CRS pour « que les violences ne viennent pas perturber ceux qui veulent discuter ».
Ces affrontements sont commodes pour fustiger des manifestants
violents, donc illégitimes, et ainsi décrédibiliser les revendications
de tous. Commode aussi pour isoler le mouvement, susciter la peur de le
rejoindre chez ceux qui n’en sont pas encore, et la peur de continuer
chez ceux qui en sont déjà.
Sabotage systématique des manifestations sociales
Il faut dire que la cible est facile. La figure du « casseur »
est antipathique aux yeux d’une grande partie de la population. Elle
fait peur, et sa répression apparaît légitime, quelle qu’en soit la
forme. Même les manifestants les plus endurcis expriment parfois leur
exaspération face à des provocateurs indélicats, peu soucieux que leurs
projectiles mal lancés tombent tantôt sur les policiers, tantôt sur
leurs camarades. Peu soucieux aussi que la répression s’abatte d’abord
sur ceux qui ne s’y étaient pas préparés, sur les marcheurs ordinaires,
les mômes de banlieue attirés par le souffle des affrontements. Le
samedi 9 avril, nous avons ainsi vu à Nantes des lanceurs de pavés
prendre leurs jambes à leur cou, laissant un petit groupe de pacifistes,
en première ligne, recevoir en réponse les tirs de lacrymogènes et des
canons à eau.
À Lyon, en 2010, il avait été prouvé que des policiers en civil s’étaient fait passer pour des syndicalistes de la CGT en arborant des autocollants de ce syndicat. Le recours désormais systématique à des policiers en « civil »,
à la tenue très proche de celle des militants violents qu’ils sont
supposés arrêter, pose question. En ces temps d’invocations constantes
des valeurs républicaines, leur attirail tranche avec l’idée que l’on
peut se faire de policiers « républicains » :
treillis militaires, cagoules, foulards, matraques télescopiques, gants
renforcés… Certains ont même pu pousser le bouchon très loin : lors
d’une manifestation nantaise après la mort de Rémi Fraisse, fin 2014,
des policiers étaient, tout simplement, venus équipés de masques à tête
de mort, comme l’avait révélé Reporterre.
Un comportement similaire avait valu à un soldat de la Légion étrangère, au Mali, le renvoi de l’armée. Les policiers à la tête de mort sont restés impunis, un de leurs syndicats ayant invoqué la nécessité de se fondre dans la masse.
Source : Vladimir Slonska-Malvaud pour Reporterre
Photos : © Vladimir Slonska-Malvaud/Reporterre
. chapô : à Nantes, samedi 9 avril.
. chapô : à Nantes, samedi 9 avril.
reporterre.net


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