Les
start-up et entrepreneurs sont chouchoutés par nombre de candidats à la
présidentielle, ils seraient innovants et créateurs d’emplois. Plongée
au cœur de la réalité économique de ces jeunes pousses trop à la mode.
À
16 ans, Philippine a bien intégré tous les codes. Vêtue de son
sweat-shirt à capuche floqué du logo de son entreprise, New School,
l’uniforme popularisé par Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook, la
lycéenne des Yvelines écume les concours de start-up où elle présente
son idée devant des investisseurs. Après avoir récupéré plus de 60 000
euros en financement participatif et avant même sa première levée de
fonds, elle fut la coqueluche de plusieurs médias, a reçu le soutien du
candidat à la primaire de la droite Alain Juppé et de l’ex-présidente du
Medef Laurence Parisot et est devenue le symbole français d’un « esprit
start-up ».
Le premier tour de financement d’une start-up, c’est 500 000 euros
Son idée est simple : faciliter l’appel des élèves en
début de cours. Chacun d’entre eux est équipé d’un badge électronique.
Le professeur envoie juste un signal via son smartphone et peut
commencer la classe. Si au bout de dix minutes un élève manque à
l’appel, une notification est envoyée à l’enseignant et un SMS transmis
aux parents. Du simple flicage par la technologie, en somme. Mais
l’enrobage « innovant » et la promesse de faire gagner 28 heures de
cours par an en automatisant le temps de l’appel séduit. L’éducation
nationale étudie la question. Un programme test est même en cours dans
les Yvelines et Apple a pris la jeune start-uppeuse sous son aile.
L’anecdote montre combien l’engouement autour de ces
jeunes entrepreneurs technologiques est aujourd’hui puissant. Toulouse
est « So Start-up ! », la « Loire Valley » espère rapprocher la Touraine
de la Californie, mais c’est Paris qui s’affirme comme la « Silicon
Valley à la française ». En dix ans, ce nouveau modèle de réussite s’est
imposé et offre une cure de jouvence au capitalisme. Devenir
milliardaire en étant son propre patron devient la consécration
accessible à tous, du moment qu’on trouve la bonne idée au moment juste,
pour rencontrer les consommateurs.
Et l’argent coule à flots. « Le montant moyen investi en
amorçage, c’est-à-dire le premier tour de financement d’une start-up,
c’est 500 000 euros. En échange, elle lâche 25 à 30 % de son capital.
Cela veut dire que la start-up est valorisée au moins 1,5 million
d’euros », explique Charles Degand, start-upper et grand connaisseur du
milieu. La valeur de ces entreprises est uniquement basée sur les normes
du marché, détachées du chiffre d’affaires. Les start-up se placent en
marge du reste de l’économie. « Les investisseurs payent tout de suite
le prix qu’ils espèrent que la start-up vaudra dans deux ou trois ans,
explique le fondateur de FundMe et d’AngelSquare. Un plombier, par
exemple, n’a pas ce potentiel de croissance. Mais une place de marché
qui recense tous les plombiers du territoire et qui permet à n’importe
quel Français de trouver son artisan en quelques minutes, là il y a de
l’innovation et du potentiel. »
« En France on n’a ni la masse, ni cette culture du capital risque »
Les « business angels » les plus connus sont de grands
entrepreneurs du Web, comme Xavier Niel, fondateur de Free,
Jacques-Antoine Granjon (Vente-privée.com) ou Henri Seydoux, fils du
patron de Pathé et PDG de l’entreprise Parrot, spécialiste des drones…
On trouve aussi d’autres fondateurs de start-up, des avocats ou des
cadres de grandes entreprises. Certains investisseurs sont tellement
influents que la Banque publique d’investissement (BPI) fournit des
aides automatiques aux entreprises qu’ils financent… Les start-up sont
aussi très soutenues par l’argent public. Par exemple, 81 % d’entre
elles bénéficient du crédit d’impôt compétitivité emploi (Cice), 71 % du
crédit d’impôt recherche (CIR). La BPI offre de nombreuses subventions
et les collectivités des aides à l’installation.
Les business angels sont particulièrement chouchoutés dans
le programme de François Fillon. Le candidat de droite veut multiplier
leur nombre par dix car ils ne seraient « que 8 000 » en France. Pour
cela, il promet de nouvelles réductions d’impôts pour ceux qui
investissent dans les start-up. Et, en cas de perte de capital, il
suggère de demander au fisc de rembourser 50 % des montants investis.
Une mesure plus qu’inquiétante, 9 start-up sur 10 disparaissant dans les
trois ans après leur création… « C’est la privatisation des profits et
la mutualisation des pertes, reconnaît Charles Degand. Et puis, c’est la
menace de créer une bulle spéculative autour des start-up qui seront
valorisées des millions alors qu’elles ne gagneront pas un euro… »
Yann Le Pollotec, responsable du secteur révolution
numérique au sein du PCF, explique que ce modèle très déséquilibré n’est
pas adapté à la France. « Aux États-Unis, ils créent des milliers de
start-up qui disparaissent et seule une poignée sort du lot. C’est une
sélection par l’échec. Sauf qu’en France on n’a ni la masse, ni cette
culture du capital risque. C’est surtout l’État qui va y mettre de sa
poche. Et, plutôt que de mettre de l’argent dans les start-up, l’État
ferait mieux d’investir dans la recherche publique, de l’innovation
tournée réellement vers l’intérêt général. »
Comme l’essentiel du financement de ces entreprises tourne
autour des levées de fonds auprès des investisseurs, le bagout
commercial est devenu central. Dans le monde des start-up, on appelle ça
le « pitch ». En cinq minutes, pas plus, il faut expliquer pourquoi on
va séduire le consommateur en augmentant sa « puissance d’agir » («
empowerment », dans le jargon), exalter le produit, en montrer les
challenges… Le tout en parsemant son discours des termes attendus : «
Révolutionnaire », « innovant », « disruptif » et de moult anglicismes… «
Il y a maintenant des ‘‘coachs de pitch’’. Les incubateurs donnent des
cours et organisent des ‘‘pitch days’’ avec des investisseurs, raconte
Charles Degand. Beaucoup de projets n’ont pas grand sens et participent à
creuser le fossé qui s’est créé entre les start-up et l’économie
normale. J’ai rencontré des boîtes qui vivent depuis cinq ou six ans
uniquement par les subventions publiques, des bureaux gratuits, les prix
des concours de pitch, sans modèle économique viable. Il ne faut pas
caricaturer, mais il faut se rendre compte que les start-up qui vont
vraiment marcher sont des exceptions. »
Cet engouement pro-start-up comble aussi un vide. « Comme
les hommes politiques n’ont globalement rien de positif à annoncer sur
le terrain de l’économie, ils ont pris le créneau des start-up pour
avoir des bonnes nouvelles à annoncer, avance Arthur Muller, fondateur
de la start-up Liegey Muller Pons (LMP). Un ministre de l’Économie
préfère être associé avec le patron de Blablacar qui va recruter
40 développeurs que d’aller se confronter à l’industrie en crise à
Florange. » Et les politiques, Arthur Muller les connaît bien. Ce sont
ses principaux clients. La start-up propose d’aider les partis à
optimiser leur porte-à-porte grâce au big data, en croisant les
résultats électoraux et des données sociodémographiques. En marche !, le
mouvement d’Emmanuel Macron, s’est offert ses services pour 2017.
94 % des travailleurs de start-up ont bac + 5 minimum
L’ancien ministre est l’un des candidats à la
présidentielle les plus enthousiastes. « Il faut des jeunes Français qui
aient envie de devenir milliardaires », lançait-il début 2015. Macron
écume les start-up françaises, vante leur force de progrès, d’innovation
et, surtout, leurs capacités à créer de l’emploi. Mais, de cela, on
peut en douter. « Cela fait débat, surtout aux États-Unis, tempère
Arthur Muller. Est-ce que les start-up créent vraiment de l’emploi ou
est-ce que leurs activités reposent tellement sur les technologies
qu’elles n’ont plus besoin de salariés ? Beaucoup d’entrepreneurs de la
Silicon Valley défendent le revenu universel, car, s’ils n’ont plus
besoin de salariés, ils ont besoin de consommateurs… » LMP espère
recruter dans les prochains mois une dizaine de profils ultraqualifiés.
Une constante dans toutes ces start-up technologiques. Le baromètre 2015
réalisé par le cabinet Ernst & Young montre que 94 % des
travailleurs de start-up ont bac + 5 minimum. Le mythe du jeune
entrepreneur autodidacte en prend un coup. « Mes salariés sortent tous
de grandes écoles, comme Polytechnique ou HEC, et ils peuvent tous
retrouver du travail demain, reconnaît le patron de LMP. Les
développeurs et les statisticiens qui sont capables de faire ce que je
leur demande sont très peu nombreux et je dois aller les chercher dès
l’école pour les piquer à la finance ou aux assurances.»
Autre information de ce baromètre, 91 % des salariés de
ces jeunes pousses sont en CDI. Pourtant, la droite comme Emmanuel
Macron promettent à ces entrepreneurs plus de flexibilité, lorsque ce
n’est pas de casser complètement le CDI pour qu’ils n’aient plus peur
d’embaucher… « Moi, je n’ai jamais entendu un start-upper qui se
plaignait du CDI », s’étonne Charles Degand. Même son de cloche chez
LMP : « Si je proposais des offres en CDD, les candidats rigoleraient.
Mes développeurs demandent une double période d’essai, pour pouvoir
partir du jour au lendemain s’ils trouvent mieux ailleurs. Il ne faut
pas nous confondre avec les chauffeurs d’Uber, qui sont
autoentrepreneurs et non pas salariés de start-up… » Le baromètre avance
d’ailleurs que seuls 37 % des patrons de start-up se plaignent du coût
du travail français.
Arthur Muller attire ses salariés en leur proposant un
projet et une autre organisation du travail, horizontale. « Beaucoup de
jeunes aiment travailler dans ces structures, parce qu’il y a une
culture de l’échange, de la collaboration. On n’est pas que le maillon
d’une chaîne. Mais il faut aussi savoir faire preuve d’autonomie,
parfois changer de rôle, c’est exigeant et cela ne plaît pas à tout le
monde ». Et le start-upper de reconnaître : « Vous savez, l’écosystème
français est très favorable pour les start-up. Mais c’est vrai que pour
qui veut monter une entreprise de BTP ou une boulangerie, il n’y a pas
toutes ces aides… » D’autres modèles existent pourtant. « C’est vrai que
beaucoup de jeunes ne veulent plus de patron et recherchent les moyens
d’être créatifs, explique Yann Le Pollotec. Mais, pour cela, les modèles
coopératifs de l’économie sociale et solidaire, tout comme les lieux
alternatifs comme les fab labs, sont bien plus adaptés que les
start-up. »
Lire aussi : De jeunes pousses choyées et dorlotées
En quelques chiffres clés
- La France compte un peu plus de 10 000 start-up, la très
grande majorité à Paris. - Le patron de start-up moyen est un homme de
40 ans, titulaire d’un master de grande école. 9 % seulement sont
dirigées par des femmes. - 44 start-up françaises ont levé des fonds en
novembre dernier pour un total de 359 millions d’euros. La valorisation
cumulée des start-up parisiennes atteint 11 milliards d’euros. - En
2015, la Banque publique d’investissement a consacré 1,3 milliard
d’euros d’aides et de financements aux start-up.

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