Denis Sieffert
Pour guérir de cette envie pathologique qui aigrit les cœurs et mine le
corps social, le chômeur, le smicard, le salarié feraient donc mieux
d’accepter leur sort une fois pour toutes. À le refuser, ils font du mal
à la France.
L'air de rien, Emmanuel Macron a inventé un nouveau concept
sociologique, dimanche sur TF1 : la jalousie sociale. À l’en croire, le
smicard aurait tendance à regarder dans l’assiette de Bernard Arnault.
Et le syndicalisme ne serait qu’un fâcheux trait de caractère. Car c’est
« la jalousie qui paralyse la France ». Au cours d’un long
monologue à peine interrompu par quelques questions dont il ne semblait
guère s’embarrasser, Macron a également innové en économie. À la théorie
du ruissellement, un peu trop connotée « idéologie libérale », il a
préféré l’image du « premier de cordée », que l’on imagine
traînant derrière lui comme un fardeau un peuple ingrat. On voit bien
l’idée. Notre société serait construite à partir de hiérarchies
immuables dont la verticalité est aussi abrupte que la face nord des
Grandes Jorasses. Pour guérir de cette envie pathologique qui aigrit les
cœurs et mine le corps social, le chômeur, le smicard, le salarié
feraient donc mieux d’accepter leur sort une fois pour toutes. À le
refuser, ils font du mal à la France. Voilà où nous en sommes !
Près d’un siècle et demi après
la chute de l’empire et l’avènement de la République, la pensée
ante-révolutionnaire est toujours vivace au plus haut sommet de l’État.
Au terme d’une émission surtout consacrée à l’autojustification (« fainéant », « cynique », fouteur de « bordel » seraient autant de marques de considération exprimées dans un « langage soutenu »),
le Président a déployé une vision du monde qui mêle néolibéralisme et
ancien régime. Emmanuel Macron ne croit pas si bien dire quand il
déclare à l’hebdomadaire allemand Der Spiegel que la France est « un pays de monarchistes régicides ». Quand Montesquieu parlait de « jalousie », n’était-ce pas pour louer un peuple « jaloux de sa liberté » ?
Nos concitoyens qui ont eu la patience de regarder ce long plaidoyer pro domo
ne pouvaient guère être convaincus. C’est d’ailleurs ce que confirme un
sondage publié peu après l’émission [1]. Emmanuel Macron est-il un naïf
ou un cynique ? Croit-il vraiment, contre toutes les évidences, que les
gros actionnaires, encore enrichis par sa politique, vont investir dans
l’économie réelle ? Que les propriétaires vont baisser leurs loyers
pour compenser la suppression de l’aide personnalisée au logement ? Il
le croit si peu qu’il s’apprête à contraindre les offices HLM, quitte à
mettre en difficulté le logement social.
C’est toujours la même histoire : quand les
concessions faites aux riches sont énormes, immédiates, et ruineuses
pour le budget de l’État, les contreparties promises aux plus modestes
sont, au contraire, pour des lendemains incertains. Comme l’augmentation
des salaires des fonctionnaires, budgétée, puis reportée… à 2019. Ou
encore ce marché de dupes : une augmentation bien réelle de la CSG,
appliquée sans délai, mais une suppression de la taxe d’habitation
renvoyée à plus tard, et qui va appauvrir les collectivités
territoriales, lesquelles, d’une façon ou d’une autre, le feront payer à
leurs résidents – on annonce déjà l’explosion des prix du stationnement
en ville, sans parler d’une prévisible détérioration des
infrastructures. Au total, la politique d’Emmanuel Macron ressemble de
plus en plus à une partie de bonneteau. Les perdants sont toujours les
mêmes.
L’extension de l’assurance-chômage aux salariés démissionnaires
risque de procéder de la même illusion. Elle était inconditionnelle dans
le programme du candidat. La voilà sérieusement encadrée dans le
discours du Président, et conditionnée à un « projet » qui la rend aléatoire et arbitraire. En fait de pédagogie, on a surtout le sentiment d’un enfumage.
Dimanche, Emmanuel Macron n’a pas parlé des
promesses faites aux agriculteurs à l’occasion des États généraux de
l’alimentation. Dommage, car l’engagement de déterminer les prix à
partir des contraintes du producteur est intéressant. S’il est tenu – ce
dont tout le monde doute –, il devrait permettre à ceux des paysans qui
ne parviennent même plus à se rémunérer de vivre de nouveau de leur
travail. Mais l’affaire est comme un condensé de toutes les difficultés
du pays. La grande distribution, qui, jusqu’ici, régnait sur les prix,
hurle déjà au crime économique, et promet de faire lourdement payer le
consommateur. Où l’on retrouvera l’étudiant, le fonctionnaire, le
retraité et tant d’autres déjà attaqués dans leur pouvoir d’achat…
Car
c’est aussi cela la politique libérale : le risque d’opposer entre elles
des catégories de citoyens prises dans le piège infernal des fameux
critères européens.
[1] Selon un sondage Harris Interactive, 61 % des Français « exposés à
la prise de parole du Président » n’ont pas été convaincus.

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