Bruno Guigue
Comme le montre la naïveté des commentaires sur la crise actuelle, on
ne comprend pas les conflits du Proche-Orient si l’on oublie
l’essentiel.
Le sionisme n’est pas un mouvement d’émancipation juive, ni
un nationalisme séculier classique. C’est un colonialisme fondé sur une
mystique de l’élection. Lorsque Netanyahou est reçu au congrès
américain, il parle du “peuple élu” et il invoque la “destinée
manifeste”. En validant les prétentions israéliennes sur Jérusalem,
Trump ne se contente pas de piétiner la loi internationale. Flattant le
narcissisme israélien, il accrédite la mythologie fondatrice de
l’Etat-colon.
On s’inquiète d’une confessionnalisation du conflit, mais on oublie
que ce conflit est confessionnel depuis l’origine. Non pas du fait de la
résistance arabe, mais du fait de l’entreprise sioniste. En fait, le
mouvement auquel le sionisme ressemble le plus est le suprématisme blanc
des Afrikaners. Dans les deux cas, ils se prennent pour le peuple élu,
et la guerre coloniale vise à s’emparer de la “Terre promise”. L’Etat
d’Israël, cet enfant chéri de la conscience laïque occidentale, est un
implant colonial justifié par l’Ancien Testament.
Même s’ils ont raison, le déni de légitimité que les juifs orthodoxes
opposent au sionisme est trompeur. Il faut lire les penseurs sionistes
de l’ère pré-israélienne : le sionisme n’a pas trahi le judaïsme, il
s’est simplement affranchi de sa passivité. Il substitue à l’attente du
sauveur une action politique, mais cette action vise à prendre
possession d’“Eretz Israël”, et non d’une lointaine contrée indifférente
au récit biblique. Le sionisme moderne n’a pas laïcisé l’espérance
messianique, il l’a détournée à son profit pour implanter au
Proche-Orient un Etat occidental.
La conquête coloniale de la Palestine se fonde sur une mystique de
l’élection, et cette mystique se nourrit d’une géographie du sacré.
Interprétant la Thora comme un acte notarié, elle le brandit comme si un
texte religieux pouvait fonder un droit opposable. Croyant occasionnel,
Theodor Herzl avait bien compris la puissance symbolique de cette
supercherie. “Si la revendication d’un coin de terre est légitime,
disait-il, alors tous les peuples qui croient en la Bible se doivent de
reconnaître le droit des juifs”. Quel Occidental contestera, si elle est
bibliquement établie, la légitimité d’un Etat juif en Palestine ?
Le sionisme repose sur une idée simple : la Thora tient lieu de titre
de propriété, et cette propriété sera reconnue par un Occident pétri de
culture biblique. Il faut reconnaître que ce tour de passe-passe a
porté ses fruits. Loin d’être une nouveauté, le sionisme chrétien est
constitutif du sionisme lui-même. L’idée du retour des exilés en Terre
sainte fut une idée protestante avant d’être une idée juive, et le
gouvernement britannique s’en fit l’ardent défenseur à l’apogée de
l’Empire. Ce n’est pas un hasard si cette entreprise a fini par voir le
jour avec la bénédiction d’une Grande-Bretagne férue d’Ancien Testament.
Malheureusement, ce n’est pas la première fois qu’une idée absurde
exerce une force matérielle. Pour les sionistes, la cause est entendue :
si le droit des juifs sur la terre d’Israël n’est pas négociable, c’est
qu’il dérive de la transcendance. Combattre l’entreprise sioniste,
c’est faire offense à Dieu, se rebeller contre sa volonté. Avant la
proclamation unilatérale de l’Etat d’Israël, le grand rabbin de
Palestine déclarait devant une commission internationale : “C’est notre
forte conviction que personne, ni individu, ni pouvoir institué, n’a le
droit d’altérer le statut de la Palestine qui a été établi par droit
divin”.
Chef du parti national-religieux, le général Effi Eitam expliquait en
2002 : “Nous sommes seuls au monde à entretenir un dialogue avec Dieu
en tant que peuple. Un Etat réellement juif aura pour fondement le
territoire, de la mer au Jourdain, qui constitue l’espace vital du
peuple juif”. On comprend pourquoi le sionisme, à l’appui de ses
prétentions, n’invoque pas le droit international, mais la promesse de
Yahvé à Abraham : “C’est à ta descendance que je donne ce pays, du
fleuve d’Egypte au grand fleuve, le fleuve Euphrate” (Genèse, 15).
Cette mythologie a fait de Jérusalem le joyau de la promesse. La cité
de David est l’écrin de la présence divine depuis que son successeur
Salomon y bâtit le premier Temple. Espace de communication avec le
divin, Jérusalem porte témoignage de la geste hébraïque. Le martyre subi
lors de sa destruction en accentue la sacralité, en la déclinant sur le
mode messianique. Dans la narration biblique, Jérusalem est le centre
d’une histoire sainte. Le tour de force du sionisme est de l’avoir fait
passer pour une histoire tout court.
Cette conversion de la narration biblique en narration historique,
pourtant, est un véritable château de cartes. Israël s’est lancé à
Jérusalem dans une quête obstinée des vestiges de sa grandeur passée. À
coup d’excavations frénétiques, on a exhibé la moindre breloque comme si
elle était la preuve d’une gloire ancestrale, et un tesson de poterie
attestait le rayonnement immémorial du royaume hébraïque. Mais cette
manie de fouiller le sous-sol palestinien à la recherche d’une gloire
perdue a montré ses limites, et les archéologues israéliens ont fini par
tirer un trait sur ces affabulations.
“Les fouilles entreprises à Jérusalem n’ont apporté aucune preuve de
la grandeur de la cité à l’époque de David et de Salomon”. Mieux encore :
“Quant aux édifices monumentaux attribués jadis à Salomon, les
rapporter à d’autres rois paraît beaucoup plus raisonnable. Les
implications d’un tel réexamen sont énormes. En effet, s’il n’y a pas eu
de patriarches, ni d’Exode, ni de conquête de Canaan, ni de monarchie
unifiée et prospère sous David et Salomon, devons-nous en conclure que
l’Israël biblique tel que nous le décrivent les cinq livres de Moïse,
les livres de Josué, des Juges et de Samuel, n’a jamais existé ?”
Ces citations ne sont pas tirées d’un brûlot antisioniste, mais du livre d’Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman, La Bible dévoilée, Les nouvelles révélations de l’archéologie,
Bayard, 2002, p. 150. La mythologie sioniste avait maquillé le mythe en
histoire pour les besoins de la cause. Cette histoire en carton-pâte
est balayée par la recherche scientifique. La véritable histoire reprend
ses droits, et la géographie du sacré sombre dans les sables mouvants.
Mais peu importe.
Avec de vieilles pierres en guise de témoins muets,
les sionistes revendiquent obstinément la propriété d’une terre arrachée
en 1948 à ses détenteurs légitimes.
Bruno Guigue | 10 décembre 2017

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