Ariel Gold et Taylor Morley
Ahed Tamimi, âgée de seize ans, était de retour devant le tribunal
jeudi. Le juge a statué pour la troisième fois que sa détention était
prolongée, cette fois pour cinq jours supplémentaires.
Au cours de la
dernière semaine et demie, Ahed a été ballotée de prisons israéliennes
en postes de police. Elle a été détenue dans des cellules d’isolement
glaciales avec des caméras pointées sur elle 24 heures par jour. À
plusieurs reprises, sans la présence d’un parent ou d’un avocat, ils ont
tenté de l’interroger. La raison de la décision du juge de prolonger sa
détention est qu’elle « fait courir un risque » à l’armée et au gouvernement israéliens.
Israël a raison quand il dit qu’Adhed Tamimi présente un risque. Mais
ce n’est pas un risque à l’une des armées les plus puissantes et les
plus sophistiquées au monde, ou au procès en cours contre elle. Le
risque qu’elle pose réside dans son refus de se soumettre à la demande
israélienne que les Palestiniens acquiescent à leur propre occupation.
La logique israélienne est que les Palestiniens devraient coopérer à
leur propre oppression. Ils devraient se déplacer tranquillement à
travers les points de contrôle, ouvrir leurs sacs, ne pas regarder leurs
occupants dans les yeux et ne pas contester ou protester contre le vol
de leurs terres, de leurs ressources et de leurs libertés. La logique
israélienne est que s’ils n’aiment pas ça, ils peuvent partir. En fait,
ils préféreraient de beaucoup que les Palestiniens partent. La stratégie
est de rendre la vie si insupportable aux Palestiniens qu’ils partent
volontairement. Cela a même un nom : « transfert volontaire ».
Depuis qu’Ahed est petite, elle et sa famille ont activement résisté à
l’occupation israélienne. Depuis 2013, ils organisent régulièrement des
manifestations contre les militaires et les colons voisins qui se sont
emparés de leurs terres et de leur source. Les protestations sont
accueillies avec des gaz lacrymogènes, des balles caoutchouc-acier, de
l’eau puante et des balles réelles.
En 2012, le père d’Ahed a été déclaré prisonnier d’opinion par
Amnesty International.
En 2013, son oncle a été tué par une grenade
lacrymogène tirée en pleine tête.
En 2014, sa mère a failli être presque
définitivement handicapée après avoir été blessée à la jambe par une
balle de calibre22.
En 2015, une vidéo d’Ahed empêchant son plus jeune
frère d’être arrêté a fait le tour du monde. Ses cousins et son frère
aîné ont passé du temps dans les prisons israéliennes.
Le vendredi 15 décembre, lors d’une manifestation contre l’annonce du
président Trump sur Jérusalem capitale d’Israël, le cousin de 14 ans,
Mohammed Tamimi, a reçu une balle caoutchouc-acier au visage. Il a été
transporté à l’hôpital où il a dû être opéré et a été placé en coma
artificiel. Quelques heures plus tard, lorsque des soldats armés sont
venus chez Ahed et ont exigé d’entrer, elle les a repoussés. Elle les a
giflés et leur a donné des coups de pied, en criant qu’ils n’entreraient
pas.
Shenila Khoja-Moolji a analysé hier sur Aljazeera le
contraste frappant entre le soutien reçu par Malala Yousafzai après que
les Taliban lui aient tiré une balle dans la tête et le silence sur le
cas d’Ahed par les dirigeants féministes et politiques. Certes, il y a
une grande différence entre recevoir une balle dans la tête sur le
chemin de l’école et être arrêté pour avoir giflé un soldat.
Malala a été invitée à rencontrer le président Barack Obama. Elle a
été défendue par la sénatrice Hillary Clinton et classée parmi les 100
personnes les plus influentes par le magazine Time. En 2013 et
2014, Malala a été nominée pour le prix Nobel de la paix et en 2014,
elle l’a remporté.
En revanche, l’histoire d’Ahed n’a fait l’objet que
d’une petite couverture médiatique et elle n’a pas encore trouvé
d’hommes politiques ou de personnages influents dans les médias pour
défendre sa cause.
Alors que l’Occident semble plutôt indifférent au sort
d’Ahed, Israël est bien décidé à haïr la jeune fille. Le ministre
israélien de l’Education, Neftali Bennett, a demandé qu’Ahed et sa
famille « passent le restant de leurs jours en prison. » Le ministre de la Défense, Avigdor Liberman, a déclaré qu’elle et sa famille devraient « avoir ce qu’elles méritent, » et le journaliste bien connu Ben Caspit a dit qu’Israël devrait « lui faire payer le prix à un autre moment, dans le noir, sans témoin ni caméra. »
Caspit a par la suite essayé de faire marche arrière, disant que ses
paroles avaient été sorties de leur contexte. Mais comme le mouvement
#MeToo l’a clairement dit, nier ses intentions ne les annule pas ni ne
les excuse.
Tandis que le mouvement #MeToo continue de structurer et d’encourager
les voix des plus marginalisés, la voix d’Ahed n’est pas reconnue alors
qu’elle pourrait être considérée comme un pilier du mouvement. Ahed
refuse d’approuver l’occupation brutale d’Israël. Elle refuse
d’approuver le fait que les forces israéliennes envahissent la maison
familiale dans un nouveau raid nocturne vicieux et sans fondement. Elle
affronte ses agresseurs et résiste au violent système de pouvoir qui
perpétue ce cycle d’exactions contre les Palestiniens. De la même
manière qu’on réduit les victimes d’agression sexuelle et de viol au
silence, qu’on doute d’elles et qu’on les accuse des crimes commis
contre elles, Ahed fait face au même contrecoup de la part de ses
agresseurs. Israël travaille intensivement à la discréditer et à effacer
sa voix, dans l’espoir que les gens croiront ses mensonges plutôt que
sa vérité. Il est temps que des voix du mouvement #MeToo appellent à sa
libération et établissent des parallèles.
Shenila Khoja-Moolji explique les raisons de ce manque de soutien
pour Ahed comme étant dû à l’acceptation de la violence de l’Etat, à
l’humanisme sélectif de la société occidentale et à la nature politique
plutôt qu’individuelle du féminisme d’Ahed. Ce sont des explications
valables et importantes.
Mais le soutien à Ahed est aussi une condamnation de l’Etat d’Israël.
C’est une condamnation du système judiciaire militaire israélien qui
permet aux enfants d’être isolés et de se voir refuser la présence de
leurs parents pendant les interrogatoires. C’est une condamnation de
l’entreprise israélienne de colonisation et de sa présence continue sur
la terre palestinienne. Soutenir Ahed, c’est contester l’affirmation
d’Israël que les Palestiniens doivent se soumettre à leurs occupants,
qu’ils doivent ouvrir leurs portes aux soldats qui entrent dans leurs
maisons. Et leurs filles de 16 ans ne doivent pas lever la main sur les
soldats. C’est une chose de soutenir Malala pour avoir défié les
Talibans, mais ça en est une tout autre que de soutenir Ahed qui défie
les plus puissants alliés d’Israël et la seule prétendue démocratie au
Moyen-Orient.
Les dirigeantes féministes n’ont pas toutes peur d’exprimer leur
soutien à Ahed. CodePink a lancé une pétition adressée au Premier
ministre israélien Benjamin Netanyahou exigeant la libération d’Ahed. Nous, avec d’autres comme Jewish Voide for Peace,
appelons les membres du Congrès à signer la mesure législative de la
représentante Betty McCollum exigeant que l’aide des Etats-Unis
à Israël ne soit pas utilisée pour les mauvais traitements et la
détention des enfants palestiniens.
Ahed est une menace pour le système de pouvoir d’Israël tout entier.
Non seulement elle est consciente de son propre pouvoir en interne, mais
elle n’a absolument pas peur de ses agresseurs. C’est le même courage
qu’il faut aux victimes d’agression sexuelle pour raconter leurs
histoires et tenir leurs accusateurs pour responsables. C’est l’essence
de la lutte pour les droits des femmes et la raison pour laquelle le
féminisme est tellement incompatible avec le militarisme.
Pour qu’Ahed
réussisse dans son combat pour la libération de son peuple, il faut
d’abord qu’elle soit libérée de prison. Pour que cela se produise, il
faut que toutes les personnes qui se disent féministes et défenseurs des
droits de l’homme disent #FreeAhed.
Ariel Gold est membre de CodePink.
Elle a organisé une tournée de conférences de Bassem Tamimi, le père
d’Ahed, aux Etats-Unis en 2015.
Taylor Morley est coordonnatrice de la
coalition et des sections locales de CodePink et membre du comité
directeur #MeToo à Los Angeles.
ISM france

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