Bertrand Achel
Les quelques jours que nous venons de vivre à la
Zad ne s'expliquent pas simplement. Comme pour beaucoup de batailles
politiques, il faut longuement décrire le tableau des forces en
présences pour expliquer l'enchaînement soudain des événements. Car plus
qu'une bataille militaire, c'est bien d'une bataille politique qu'il
s'agit.
Le gouvernement n'avait pas besoin
d'évacuer la Zad pour en récupérer les terres : la situation juridique
complexe créée par l'abandon du projet d'aéroport laissait un an ou deux
pour imaginer des solutions avant le retour des terres réquisitionnées à
leur vocation agricole, et le dialogue avait fini par s'entamer entre
le mouvement (zadistes compris) et l'État.
Le gouvernement avait besoin de cette opération policière spectaculaire sur la Zad, pour trois raisons politiques :
-
D’abord, ne pas laisser une victoire totale aux opposantEs, après une
bataille politique de 50 ans ! Tenter de tuer l'espoir qu'à fait naitre
la victoire à NDDL. La mobilisation ayant pris une ampleur nationale
depuis la tentative d'évacuation de 2012, cette victoire redonne de
l'énergie à toutes celles et ceux qui se battent contre la multitude de
projets « inutiles et imposés » ; elle démontre que, même réprimée, une
mobilisation contre l'État et les multinationales peut être
victorieuse.
- Ensuite, ne pas laisser « s’enkyster »
(le mot est de Valls) un mouvement. La Zad aurait joué le même rôle
militant que le plateau du Larzac, avec cette différence fondamentale :
elle est à 20 km de Nantes, une des villes historiquement les plus
remuantes de France.
- Enfin et surtout, l'État doit
montrer sa force, laver le camouflet policier de 2012 et démontrer qu'il
peut intervenir partout. Cette opération policière est donc avant tout
une démonstration politique, une opération de communication en somme.
C'est un avertissement à tout le mouvement militant, au moment où les
facs sont occupées, où les cheminotEs se lancent dans un mouvement
périlleux pour le gouvernement.
« Karchériser les opposants »
Si
l'on suit cette logique, le gouvernement a intérêt à « karchériser les
opposants » (pour reprendre l'expression de Jacques Auxiette, ancien
président PS de la région). Ne rien laisser subsister de cette
expérience militante hors du commun.
D'où la débauche
de moyens policiers (on ne peut employer le mot « militaire » car, s'il y
a bien des fusils d'assaut et des blindés sur la Zad, le gouvernement
ne peut pas se permettre la mort d'un opposant, comme celle de Rémi
Fraisse en 2015).
D'où la main-mise de l'État sur
l'espace médiatique : un service de presse de la gendarmerie, renforcé
par 200 caméras personnelles, fournit des images choisies aux médias.
Les journalistes sont largement dissuadés d'entrer sur la zone, les
rédactions télévisées largement muselées.
Cette « option forte » du gouvernement ne tient pourtant pas compte de la profondeur du mouvement de NDDL.
Certes,
l'aéroport est abandonné, et beaucoup de soutiens maintenant veulent
passer à autre chose : le mouvement a perdu des forces. S'il était aisé
de s'unir contre l'aéroport, il est plus difficile de s'unir pour quelque-chose (la Zad et les expériences sociales qui y naissent).
Mais
les « zadistes » ne sont pas les « black blocks » nomades que les
gouvernements nous présente à travers la mise en scène médiatique de la
répression. Ce sont d'abord de jeunes (et moins jeunes) écolos qui
aspirent à un autre mode de vie, appelés par des paysans en 2009 à
occuper une zone laissée libre. De cette alliance improbable est née une
multitude de projets agricoles ou artisanaux. En 10 ans, des liens se
sont noués, des projets partis de rien ont grandi. La formidable
solidarité populaire de 2012 contre l’évacuation était fondée sur le
refus de l'aéroport et le refus d'une répression jugée illégitime contre
« les jeunes ». En 2018, la Zad s'est fait largement connaître pour ce
qu'elle est : beaucoup connaissent la ferme de Bellevue, le
« non-marché » du Gourbi ou la bibliothèque du Talu. Le mouvement a
volontairement fait connaître la Zad depuis trois ans, pour contrer
l'image de violence véhiculée par les médias et certains zadistes
eux-mêmes.
Coup de tonnerre sur « Les 100 Noms »
Les
jours précédents, et jusqu'au début de l'intervention, les déclarations
sont variées : des appels à l'unité certes, mais aussi des reproches
adressés publiquement à certains des zadistes, qui empêchent la
réouverture de la fameuse « route des chicanes », offerte au
gouvernement par le mouvement, en cadeau de bienvenue, pour ouvrir les
négociations et démontrer sa capacité à « gérer » la Zad.
Des
reproches publics aussi car la grande majorité des occupantEs refuse de
déclarer individuellement leurs projets agricoles, ainsi que l'exige
l'État. C'est que cette déclaration individuelle, liée à une parcelle
agricole précise, est inappropriée sur la Zad, où les projets sont
collectifs, et pas toujours strictement localisés. C'est précisément ce
que le mouvement tente de négocier : conserver les caractères collectifs
et originaux des projets paysans et artisanaux de la Zad.
ChacunE
sur la Zad et autour s'attendait à ce que l'État détruise divers lieux
de vie (qu'il appelle « squatt ») sans projet agricole défini, qu'il
détruise les habitats des plus radicaux ou des plus précaires, qu'il
chasse quelques tentes et caravanes. L'objectif aurait été de diviser
les zadistes eux-mêmes, entre celles et ceux qui participent à un projet
collectif (paysan ou artisanal) acceptables par le gouvernement, et les
autres, plus marginaux ou simple militantEs. On pouvait penser qu'une
fois ceux-ci chassés, on pourrait retourner à la table des négociations,
et sauver une partie de la Zad.
Cette distinction
entre « bons zadistes » (paysans et pacifiques) et « mauvais zadistes »
(précaires et provocateurs) est une des querelles internes du mouvement
d'opposition, un point faible sur lequel le gouvernement appuie depuis
des années.
La fin du premier jour d'intervention
policière sera un coup de tonnerre au milieu des lacrymogènes : l'Etat
détruit la Ferme des 100 noms.
C'est des lieux les
plus emblématiques de la Zad : une ferme collective, très appréciée des
zadistes, une bergerie, un jardin maraîcher qui produit des semences
pour les autres lieux, qui nourrit largement alentour, un projet soutenu
par les paysans alentour. Un des lieux les plus légitimes aux yeux du
mouvement. Cette destruction cristallise aussitôt le mouvement, et
semble effacer toutes les divisions de la veille. L'État touche au cœur
même du projet de la Zad, et anéantit tout espoir de négociation
(« l'État n'a pas de parole ! »).
Bataille dans l'espace médiatique
Les
militantEs, aguerriEs par des années de lutte politique, sauront
présenter aux médias cette destruction comme elle doit l'être : avec le
cœur. Les larmes sont vraies devant les caméras. L'agnelle dans les bras
d'une jeune femme est bien mort sous les décombres de la Ferme des 100
noms.
C'est ainsi que le mouvement répond au
gouvernement, à cette opération de communication autant que policière.
Il perce le brouillard médiatique. L'écho est immédiat : les plus
modérés se rallient à la défense de la Zad. Comme en 2012, la
légitimité de l'intervention policière bascule un peu du côté de la Zad,
cristallise les réactions politiques, et oblige dans les jours suivants
chaque organisation, associative, syndicale ou politique à se
positionner.
Les 200 habitantEs sont bientôt rejoints
par des centaines d'autres militantEs, de tous âges et de toutes
sensibilités : environ 700 personnes seraient sur le site actuellement,
des milliers d'autres sont attendus dimanche 15 pour une grande
manifestation
L'État at-il fait une erreur en détruisant Les 100 noms et d'autres lieux ?
Les opérations d'évacuations sont suspendues.
La
Préfète Klein annonce maintenant vouloir rouvrir les « négociations »
entamées avec l'ensemble des opposantEs, et fixe au passage un nouvel
ultimatum : dans 10 jours, les projets agricoles individuels devront
être déposés en préfecture.
Le message semble clair :
l'État affirme qu'il a les moyens de détruire la Zad. Les moyens
policiers, il les a très certainement. Mais la bataille politique n'est
pas terminée.

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