Denis Sieffert
La question est de savoir si, dans un second temps, le blocage ne sera
pas imputé à un gouvernement qui a ouvert les hostilités, et qui traite
ses interlocuteurs avec un insondable mépris.
Le bras tremblerait-il enfin ? Après un long silence, voilà que le
président de la République programme deux entretiens télévisés en
l’espace d’une semaine. Une fois chez le très rustique Jean-Pierre
Pernaut, une fois face à l’improbable tandem Bourdin-Plenel,
heureusement plus dérangeant que l’inamovible présentateur du 13 heures
de TF1. Jusqu’ici, Emmanuel Macron semblait vouloir illustrer la fameuse
définition que donne Woody Allen de la démocratie : « Cause toujours ».
Son gouvernement en était à additionner les « réunions » avec les
syndicats pour exciper de son esprit d’ouverture : soixante-dix en deux
mois ! Soixante-dix réunions pour ne rien dire. Et pour ne pas changer
une virgule au projet initial qui a fini par arriver intact lundi devant
les députés. Cette méthode a eu pour effet de cimenter un front
syndical que l’on sait pourtant fragile.
Emmanuel Macron semble ignorer la recette de base de
toute réforme libérale : mettre dans sa poche la CFDT. Même François
Hollande l’avait compris. L’autre précepte à observer, c’est de donner
aux syndicats ce que le regretté André Bergeron appelait du « grain à moudre ».
Or, le gouvernement semble n’avoir pas prévu la moindre marge de
manœuvre. Son offensive est globale. Sa méthode est autoritaire. Et son
projet, non négociable. Aurait-il voulu imposer à moindres frais sa
réforme de la SNCF qu’il aurait laissé de côté l’explosive question du
statut des cheminots. Tout au contraire, il en a fait sa cible
principale. On en vient à se demander pour quelle raison Emmanuel Macron
se complique ainsi la tâche.
La réponse commence à devenir évidente pour beaucoup de nos concitoyens.
Il ne veut pas seulement imposer à la SNCF des méthodes managériales,
ni seulement soumettre un service public aux contraintes de la
rentabilité, il veut aussi briser toute résistance, pour le présent et
le futur. Il veut affaiblir ce qu’on appelle en démocratie les corps
intermédiaires. Et qui sont précisément constitutifs d’une démocratie.
Il y a décidément du Thatcher dans ce personnage. C’est une victoire
quasi militaire qu’Emmanuel Macron veut remporter sur le mouvement
social. En a-t-il les moyens, ou est-ce péché d’orgueil ? Nul ne peut
prédire aujourd’hui l’issue de ce combat douteux. Mais on peut déjà en
mesurer les risques pour notre société.
La guerre ouverte contre une catégorie professionnelle héritière
d’une partie de notre histoire sociale a un grave inconvénient. Elle
déchire notre pays. Pour parvenir à ses fins, le gouvernement doit
beaucoup dénigrer les cheminots. Il doit dresser contre eux une partie
de la population. Il reçoit pour cela le soutien zélé de certains
médias. On voit chaque soir à 20 heures, et pour de longues minutes, les
micros de la télévision se tendre en direction d’usagers exténués qui
crient leur colère contre les grévistes. Car le premier réflexe est
évidemment de s’en prendre à ceux qui ne montent plus dans leurs
locomotives.
Se mêlent alors la grande misère d’une information
qui se veut au plus près de la vie quotidienne des gens, et une
idéologie ivre de discours sur le « changement » et le « mouvement »,
quels qu’en soient la direction et le coût social. Ce sont là les formes
plus ou moins conscientes de l’adhésion d’une partie de notre métier au
libéralisme. Ce renfort quotidien apporté au pouvoir lui suffira-t-il ?
Pas sûr. La question est de savoir si, dans un second temps, le blocage
ne sera pas imputé à un gouvernement qui a ouvert les hostilités, et
qui traite ses interlocuteurs avec un insondable mépris. Mais un autre
facteur risque de faire basculer l’opinion. C’est la multiplication des
feux. Après les retraités et les universités, aux deux extrémités de
l’âge, voilà que de nouvelles scènes de colère ont envahi nos écrans
avec la tentative d’évacuation de Notre-Dame-Des-Landes. Le gouvernement
mise sans doute sur la trompeuse simplicité des images. L’ordre noir
des gendarmes mobiles contre le « folklore » d’une population bigarrée.
Nous avons assez montré ici, à force de reportages, que la ZAD, c’était surtout des projets qui méritent infiniment plus de considération.
Mais au total, l’accumulation des conflits pourrait bien produire à son
tour une impression de désordre dont Emmanuel Macron finirait par
endosser la responsabilité.
L’orgueilleux a peut-être présumé de ses forces. Son
obstination révèle cependant un personnage animé par une flamme assez
inquiétante pour notre démocratie. Ses projets vont au-delà de la
politique. Sa représentation de la société semble captive de convictions
intimes qui font décidément peu de cas de l’espace public. Un monde
entièrement gouverné par la loi de l’entreprise, et une morale
personnelle qui s’invite de façon intempestive dans les affaires de
l’État. Son discours, lundi soir, devant les évêques de France est à cet
égard éclairant. Cette évocation des « liens abîmés » entre l’Église et l’État, et qu’il faudrait « réparer »,
ouvre une brèche dans le principe de séparation entre public et privé.
On comprend que le statut des cheminots et, plus largement, les valeurs
collectives n’aient pas beaucoup de place dans cet univers-là.

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