Jean-Luc Mélenchon
Le médicament est une industrie très rentable. C’est même le premier marché du monde.
En 2015, le magazine américain Forbes
publiait un classement des actions les plus juteuses pour les
actionnaires. L’industrie pharmaceutique y arrivait largement devant la
banque, l’informatique ou la communication. En France, l’entreprise
Sanofi est de celles qui gavent le plus leurs actionnaires. Entre 2013
et 2016, elle a même rendu plus de dividendes qu’elle n’a fait de
profit. Et depuis 2009, c’est en moyenne 95% des bénéfices qui sont
redistribués aux actionnaires. Elle empoche par ailleurs de copieux
chèques de l’État français, notamment au titre du crédit impôt
recherche. Partout dans le monde, les retours sur investissement
exceptionnels pour les actionnaires sont la norme pour les grands
laboratoires pharmaceutiques.
Comment un tel résultat est-il possible ? Ce n’est certainement pas
en faisant des choix qui correspondent à l’intérêt général. Guérir les
maladies ou éradiquer les grandes pandémies n’est pas leur sujet. Le 10
avril 2018, la banque Goldman Sachs publiait une note sur le modèle
économique des laboratoires intitulée « Guérir les patients est-il un modèle économique soutenable ? ».
L’analyste financier s’inquiète notamment d’innovations scientifiques
qui permettraient de soigner plus rapidement et définitivement certaines
affections. Le modèle économique de l’industrie de médicaments ne
repose pas sur ces objectifs. Ses investissements sont concentrés sur
des médicaments dit « blockbusters ». Ces produits sont destinés à
soulager les symptômes plutôt qu’à guérir. Ils visent des affections qui
touchent une clientèle riche plutôt que celles qui tuent le plus. Car
celles-ci sont concentrées en milieux pauvres.
Les dérives de ce système sont déplorables sur le plan sanitaire. La
consommation d’antidépresseurs en France en est un exemple frappant. 10%
de la population en consomme régulièrement. Pourtant, leur efficacité
pour soigner la dépression est encore sujet à une discussion
scientifique. Ils ont par contre un effet addictif avéré. Aux
États-Unis, les laboratoires ont investi massivement le marché des
antidouleurs. Jusqu’à provoquer des vagues d’addiction graves. Ainsi,
l’OxyContin, « blockbuster » du laboratoire Purdue Pharma, aurait
provoqué 200 000 morts par overdose depuis 1999. En France, tout le
monde se souvient du Médiator, produit phare des laboratoires Servier
censé lutter contre l’obésité en agissant comme un coupe faim. Cette
arnaque est responsable de 1200 à 1800 morts. On pourrait aussi citer le
cas des antibiotiques. Entre 2000 et 2015, la consommation
d’antibiotiques dans le monde a augmenté de 65%. Leur usage désordonné
ou inapproprié a permis d’augmenter la variété des bactéries plus
résistantes. D’après l’OMS, cette situation est responsable de 700 000
morts par an.
Ce résultat économique de machine à cash est obtenu grâce à
l’activité principale des laboratoires : le marketing et le lobbying.
Ils y dépensent largement plus d’argent que pour la recherche
scientifique. Alors que la recherche et développement compte pour 15% de
leur chiffre d’affaire en moyenne, leurs dépenses de marketing en
représentent 25%. Ces entreprises lèvent des armées de visiteurs
médicaux. Leur métier est de convaincre les médecins prescripteurs de
remplir leurs ordonnances avec les produits les plus rentables. Les
arguments ne sont pas toujours scientifiques. L’association « Regards
citoyens » a montré qu’entre 2012 et 2014, les visiteurs médicaux
avaient dépensé 244 millions d’euros en cadeaux aux médecins. Cela va du
stylo au week-end à la mer tout frais payé sous prétexte de colloque.
Pour neutraliser la régulation de l’État, les laboratoires utilisent
les mêmes méthodes de corruption généralisée. L’inspection générale des
affaires sociales décrivait dans un rapport sur le Médiator le rôle de
la puissance publique de la façon suivante : « la chaîne du
médicament fonctionne aujourd’hui de manière à ce que le doute bénéficie
non aux patients ou à la santé publique mais aux firmes ». Les
laboratoires ont toute liberté pour effectuer les essais cliniques. Et
leurs scientifiques maison sont très actifs dans les procédures
d’autorisations de mises sur le marché. L’actuelle ministre de la santé,
Agnès Buzyn, était auparavant directrice de la Haute Autorité de Santé.
Elle déclarait alors ouvertement que les liens entre son agence
publique et les laboratoires étaient pour elle une chose positive. Quant
à l’organisme chargé de négocier les prix avec des multinationales, il
ne compte qu’une vingtaine d’équivalents temps plein. À tous les étages,
la faiblesse de l’État et la connivence de caste dominent.
Nous proposerons lors de la discussion sur le projet de loi de
financement de la Sécurité sociale des solutions pour en finir avec ce
système. Nous proposons d’interdire les conflits d’intérêts malsains
entre les organismes de l’État et les laboratoires. De bannir les
visiteurs médicaux des hôpitaux publics. À tous les bouts de la chaîne,
nous voulons introduire la démocratie médicale, l’avis des patients.
Enfin, il faut sortir des griffes de l’argent notre santé.
C’est
pourquoi nous sommes pour la création d’un pôle public du médicament.
Nous proposerons une voie concrète pour commencer à bâtir cet
indispensable service public avec le démarrage d’un programme de
production et de distribution des médicaments essentiels par la
pharmacie centrale des hôpitaux.

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