Jean-Luc Mélenchon
Il faut que j’écrive ces lignes. Elles me brûlent sous la peau. Le
Brésil me saigne et j’ai besoin de partager ma très grosse colère.
Oh je
sais : le Brésil c’est loin ! Presque aussi loin que le Venezuela ou
l’Équateur. Mais là-bas est née la première vague de révolution
démocratique après la chute du mur de Berlin. Lula, le parti des
travailleurs ont ranimé la grande flamme. Puis ce fut comme par effet
domino dix gouvernements de cet acabit, certes bien distincts, sur ce
continent. Cette vague, ses hauts et ses bas ont été une source
permanente d’inspiration pour nous. Pour moi. Pour tous ceux qui savent
que l’Histoire ne pouvait avoir atteint sa limite tant que le régime fou
qui la surplombe seul la domine.
Pour les USA, le bras de fer s’était donc concentré là-bas pour le
deuxième round qu’a été la nouvelle décennie. D’autant que le Brésil est
un des pays du groupe BRICS qui menace la suprématie du dollar
nord-américain sur le monde. Le Brésil est donc un enjeu multiple pour
l’Empire US. Méthodiquement, les marionnettes des USA, les pires
corrompus du Brésil, ont creusé leurs trappes pour faire tomber le
pouvoir démocratiquement exercé et acquis par Lula et Dilma Roussef à sa
suite. Il aura d’abord fallu un coup d’État juridique pour que la
droite brésilienne revienne au pouvoir sur la base de l’élimination de
Dilma Roussef. Mais en dépit de campagne mondiale de dénigrement,
l’équipe Lula a repris pied dans l’opinion. Pour le tuer politiquement,
tout était pourtant bon. Mais Lula était donné en tête de tous les
sondages. On annonçait sa victoire.
L’Empire, ses marionnettes locales et sa presse mondiale ont tiré à
vue et enseveli Lula sous les accusations, les ragots et les
sous-entendus. Puis, sur place, des juges vendus l’ont arrêté, inculpé
et méthodiquement sali des mois durant. Ils l’ont aussi berné en lui
faisant croire que s’il acceptait son incarcération, il pourrait espérer
sa relaxe. Dans tous les pays du monde, la presse sous influence des USA
et les journaux de la boucle des ambassades ont fait des articles puant
de sous-entendus, sans le moindre recul critique sur cette
incarcération. Sans le moindre recul sur ces « juges » brésiliens qui
faisaient des conférences bien payées aux USA pour commenter leurs
exploits judiciaires contre Lula et Dilma Roussef. Ni sur le fait que
ceux qui avaient déjà réussi à faire démissionner Dilma Roussef pour
corruption, puis fait incarcérer Lula, étaient eux-mêmes accusé de
corruption. Que mes lecteurs les plus vigilants fassent tourner leur
moteur de recherche favori pour retrouver cette prose à gage dans les
journaux français. Ils pourront alors eux-mêmes nommer les coupables. Et
se tenir prévenus pour l’avenir des hauts lieux du mensonge dans notre
pays.
Ici est le vice. Naturellement, ceux qui connaissent les données du
problème savaient qu’il s’agissait d’une préparation de l’opinion des
lecteurs ou auditeurs considérés. Et cela participait de la grande
campagne qui se mène sous toutes les latitudes : « progressistes »
(modernes, libéraux, ouverts) contre les « populistes » (la liste des
injures vous est connue). Au Brésil, les gros malins qui avaient
conspiré contre Lula et accompagné son dénigrement espéraient un effet
bien connu en France avec le lepénisme médiatique. Un bon second tour
bien pourri pour faire avaler la marionnette locale de la droite
traditionnelle. Ces gens là sont des criminels sans vergogne. Il
suffisait pour avoir la nausée de leur jeu, d’entendre la
« correspondante » de la direction politique de France 2 pérorer à
l’antenne du 20 heures la propagande des bienpensants pour comprendre le
degré que peut atteindre l’irresponsabilité médiatique. Car pour elle
la « lassitude du peuple après 14 ans de pouvoir de gauche » était la
clef d’explication du succès de l’extrême droite. Et cela quand bien
même la droite est au pouvoir au Brésil depuis plus de deux ans à
présent. Je pensais à ce moment à ce long et beau papier de « France
culture » expliquant comment la presse étrangère en Allemagne avait
accompagné en toute bonne conscience le régime nazi en son temps.
Bien sûr, comparaison n’est pas raison. Bien sûr que les nôtres au
Brésil ont leur part de responsabilité dans ce désastre. On se perd en
conjectures pour essayer de comprendre comment le Parti des Travailleurs
de Lula a pu présenter à sa place un milliardaire alors même que
grondait une énorme vague dégagiste ! Mais cette responsabilité est
globalement accessoire. Ils n’ont pas su déjouer le piège. Dès lors tout
le tableau change de sens. Que chacun veuille bien se rappeler des faux
naïfs qui opposaient le « bon » Lula au « méchant » Chavez, et ainsi de
suite. Il y a une nouvelle fois une leçon du Brésil. Les arrangements,
atermoiements et compromis avec le système et la naïveté face aux
États-Unis et au parti médiatique, sont le plus court chemin vers le
cimetière.
Saint-Just écrivait : « qui fait une révolution à moitié, creuse un tombeau ». Je me le tiens pour dit.

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