Jérôme Métellus
Le mouvement des gilets jaunes est un séisme social d’une puissance
exceptionnelle. C’est un tournant majeur dans le cours de la lutte des
classes en France – et une source d’inspiration pour les travailleurs du
monde entier. Il aura un impact profond et durable sur la vie politique
du pays.
Les centaines de milliers d’exploités et d’opprimés qui se sont
mobilisés, le 17 novembre, l’ont fait souvent pour la première fois de
leur vie. Ce n’était pas une mobilisation de la couche la plus organisée
du salariat. Ce n’était même pas une mobilisation du seul
salariat, puisqu’y participaient aussi des artisans, des petits paysans,
des retraités, etc. En conséquence, ce mouvement était – et demeure –
politiquement hétérogène. Ceux qui le regrettent rêvent d’une « révolution pure », comme l’écrivait Lénine, mais ne « comprennent rien à ce qu’est une véritable révolution » [1],
qui par définition mobilise les couches les plus profondes du pays. La
présence de très nombreuses femmes, sur les ronds-points et les
manifestations, en est une illustration évidente.
Au fil des semaines, l’orientation politique dominante de ce
mouvement s’est de plus en plus clairement affirmée : contre la taxation
des pauvres, pour la taxation des riches, pour de meilleurs salaires,
de meilleures retraites, de meilleurs services publics – et,
finalement : contre le « gouvernement des riches », pour « le pouvoir au
peuple ». La revendication du RIC est l’expression immédiate,
transitoire, de cette aspiration des masses à prendre en main leur
destinée. Dans la fournaise de la lutte collective, leur conscience
politique a fait des pas de géants. Et ce n’est que le début.
Cette orientation du mouvement vers la gauche a suscité
l’hostilité croissante de toutes les forces réactionnaires, y compris
des politiciens de droite et d’extrême droite qui, au début, lui
apportaient un « soutien » empoisonné et intéressé. Laurent Wauquiez a
vite retiré son gilet jaune, puis a même nié l’avoir mis. Marine Le Pen
s’est tapie dans l’ombre, comme toujours lorsque le peuple lutte.
Inversement, les meilleurs militants de la gauche et du mouvement
syndical ont apporté aux gilets jaunes un soutien toujours plus
enthousiaste. Et c’est la France insoumise, malgré tous ses défauts, qui
est apparue comme l’organisation politique la plus en phase avec ce
mouvement. Tout ceci aura des implications politiques, à terme.
Le point de vue de la bourgeoisie
On ne peut prévoir l’évolution du mouvement dans les prochaines
semaines. Il est possible qu’il se développe à nouveau dès le mois de
janvier. Quoi qu’il en soit, un mouvement de cette nature et de cette
envergure ne peut pas être une simple parenthèse entre deux phases de
relative stabilité sociale. C’est, au contraire, le début d’une phase d’accélération de la lutte des classes.
La bourgeoisie en est consciente. Le Figaro du 2 janvier s’interroge : Macron pourra-t-il mener à bien ses réformes en 2019 ? Très bonne question, à laquelle le politologue Jérôme Sainte-Marie répond : « Toute
réforme libérale qui apparaîtrait comme exigeant des sacrifices
immédiats peut faire repartir la mobilisation. Ces prochains mois,
Macron va devoir diriger le pays sous cette menace permanente de
blocage. » Précisément : en 2019, le gouvernement a prévu de
s’attaquer aux retraites, à l’assurance chômage et à la Fonction
publique (entre autres). Chacune de ces offensives est susceptible de
rallumer le brasier social, car chacune vise à imposer de nouveaux
sacrifices à la masse de la population, dans le but exclusif de défendre
les profits du grand patronat.
Certains observateurs suggèrent à Macron de faire « une pause » dans
les réformes, voire d’engager un « tournant social ». Mais pour la
bourgeoisie française, il n’en est pas question. Elle ne peut pas
tolérer la moindre pause dans la destruction systématique de nos
conquêtes sociales : il y va de la compétitivité du capitalisme
français, qui décline depuis trois décennies sur tous les marchés
(mondial, européen et national). Autrement dit, même si la bourgeoisie
redoute de nouvelles explosions sociales, elle n’a pas d’autre choix que
d’en courir le risque. Et pour mener la charge, elle n’a pas
d’alternative immédiate au gouvernement Macron. Elle n’a aucune garantie
que des élections législatives anticipées débouchent sur un solide
gouvernement de droite. Alors, dans les mois qui viennent, elle
s’accrochera à Macron, faute de mieux, malgré son arrogance viscérale,
sa communication hasardeuse, la haine qu’il suscite dans les masses – et
les dernières nouvelles d’Alexandre Benalla, le Raspoutine élyséen.
Le mouvement syndical
La bourgeoisie compte aussi sur la modération des dirigeants
syndicaux. Ah ! Comme elle regrette que les gilets jaunes ne soient pas
dotés de dirigeants aussi « raisonnables », ouverts au « dialogue », au
« compromis », et qui se contentent d’organiser d’inoffensives
« journées d’action », de temps à autre ! Le 12 décembre, Le Figaro lâchait cet aveu : la CGT a « canalisé
pendant un siècle le mécontentement populaire. La crise des “gilets
jaunes” a montré combien ce savoir-faire était précieux. Et combien la
crise générale du syndicalisme était problématique. »
De fait, les directions syndicales n’ont pas exercé le moindre
contrôle sur le mouvement des gilets jaunes. Laurent Berger (CFDT) l’a
carrément insulté. Secouée par une crise interne, la direction de FO
était aux abonnés absents. Quant à la direction de la CGT, elle a manqué
totalement à son devoir, qui était de s’appuyer sur la dynamique des
gilets jaunes pour mettre à l’ordre du jour une mobilisation générale de
la classe ouvrière, sous la forme d’un mouvement de grèves
reconductibles. Au lieu de cela, Martinez a multiplié les prises de
distance à l’égard des gilets jaunes, a programmé quelques journées
d’action sans lendemain – et, finalement, a offert ses services à
l’Elysée pour engager des « négociations » entre gens raisonnables et
« non violents ».
L’attitude de Martinez a suscité énormément de critiques à la base de
la CGT, où beaucoup de militants ont compris la nécessité de soutenir
le mouvement des gilets jaunes, mais aussi de s’appuyer sur sa
formidable énergie pour sonner la charge contre l’ensemble de la
politique gouvernementale. L’opposition interne à la direction de la CGT
va probablement s’intensifier dans les mois à venir, notamment en vue
du Congrès de mai prochain.
Mais dans l’immédiat, la gauche et le mouvement syndical doivent
prendre la mesure de la situation politique et en tirer des conclusions
pratiques. Le gouvernement Macron est au bord du gouffre. On doit et on peut
l’y pousser. Comment ? Si le mouvement des gilets jaunes retrouve et
dépasse la vigueur qu’il avait début décembre, on ne peut exclure que
Macron soit contraint de dissoudre l’Assemblée nationale. Mais le
mouvement ouvrier ne doit pas attendre passivement cette éventualité. Il
nous faut passer à l’offensive. Qu’on ne nous dise pas, cette fois-ci,
que « les travailleurs ne veulent pas se battre » ! Les gilets jaunes
ont pulvérisé cet argument. Le problème n’est pas la combativité des
masses ; c’est le conservatisme des directions syndicales. En quelques
semaines, les gilets jaunes ont arraché au gouvernement davantage de
concessions que les dizaines de « journées d’action » de ces vingt
dernières années.
Pour commencer, la question de la grève doit être sérieusement posée
et discutée dans les syndicats, mais aussi dans les organisations
politiques de gauche. Une vaste campagne d’agitation doit être menée
dans les entreprises, les quartiers, les universités, les lycées et,
bien sûr, les assemblées de gilets jaunes.
Bref, la grève doit être
sérieusement préparée. Les gilets jaunes ont prouvé que Macron
est beaucoup moins fort qu’il ne le prétendait. Le développement d’une
grève reconductible lui porterait le coup de grâce.
[1] La faillite de la IIe Internationale, Lénine.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire