Denis Sieffert
Nous qui sommes habitués à disserter sur les rapports internationaux,
voici que nous sommes interpellés par une grande puissance souvent
oubliée : la jeunesse.
Une génération, qui a pris conscience de sa
force, est en train de faire irruption sur la scène politique.
Tout a commencé par un pays improbable : le Soudan. C’est de Khartoum
que nous est venu le premier signal. Au mois d’avril dernier, après des
mois de manifestations pacifiques, les Soudanais ont chassé leur
dictateur, Omar el-Béchir. Et le mouvement ne s’est pas arrêté en si bon
chemin. Les manifestants ont voulu un gouvernement civil, et l’ont
partiellement obtenu, même si le rapport de force reste dangereusement
en équilibre.
L’autre exemple au long cours, c’est Alger. Huit mois
d’une mobilisation là aussi pacifique, la chute de l’inamovible
Bouteflika, et surtout l’ébranlement de tout le système militaro-mafieux
qui se cachait derrière la momie. Puis ce fut Port-au-Prince, Hongkong,
Quito, Bagdad, et voici maintenant Beyrouth, Santiago et Barcelone.
Rien à voir me direz-vous. Si, au contraire, tout à voir !
Ces processus, qui ont tous une dimension révolutionnaire, ont plus
que des traits en commun. La première flammèche paraît parfois
dérisoire. Au Liban, c’est une taxe sur l’application mobile de
messagerie WhatsApp. En Haïti, c’est la pénurie de carburant. Au Chili,
une augmentation de quelques pesos du prix du ticket de métro. À
Hongkong, un amendement qui inquiète. Et le feu, qui couvait, se
propage. C’est un homme, un clan, et bientôt un système que l’on
conteste. Et des mots, partout les mêmes, qui surgissent : inégalités,
corruption, démocratie. Partout l’objet de la colère se déplace. Par une
sorte de transmutation spontanée, on glisse des premières
revendications aux plus hautes exigences politiques, de liberté, de
démocratie et de partage des richesses.
Mais tout autant que l’objectif, ce sont les moyens
qui se ressemblent. Et là est peut-être l’essentiel. Les peuples n’ont
qu’une seule arme : le nombre. Les manifestations sont massives et très
majoritairement pacifiques. Et elles sont récurrentes, à la façon de nos
gilets jaunes. Pourtant, à la différence des révolutions arabes de
2011, on ne peut pas parler ici d’une contagion de voisinage, ni de
langues ou de cultures. Entre Khartoum, Hongkong et Santiago, il n’y a
pas seulement des dizaines de milliers de kilomètres, mais toutes les
différences du monde. Or, c’est peut-être justement cet éloignement qui
fait sens.
Bien sûr, les réseaux sociaux abolissent les distances, mais plus
qu’Internet, c’est le système lui-même qui relie les manifestants. Au
Liban comme au Chili, inégalités et corruption se conjuguent. À
Santiago, le président chilien, Sebastian Piñera, illustre jusqu’à la
caricature toutes les turpitudes du capitalisme financier. L’homme qui
augmente le ticket de métro est à la tête d’une fortune personnelle
estimée à 2,7 milliards de dollars. Il a des accointances avec les
héritiers de Pinochet, et il a le vocabulaire guerrier du dictateur. Et
pourtant, ce pays, qui est l’un des plus inégalitaires du monde, et dont
tous les services publics ont été privatisés au point d’être souvent
inaccessibles, est cité en exemple dans nos contrées. Ses chiffres,
dit-on, sont excellents. Vous savez, ce sont ces «moyennes» dont
raffolent les statisticiens des institutions financières et les
gouvernements libéraux, dont le nôtre.
Pareillement, au Liban, les taxations, d’ailleurs
aussitôt annulées par le Premier ministre, Saad Hariri, ont, au-delà de
leur réalité économique, force de symbole. C’est la collision entre tout
un peuple et ce 1 % des élites qui possèdent 40 % des richesses. Mais
au pays du Cèdre, les manifestants ont à surmonter un autre obstacle :
une structure confessionnelle héritée du colonialisme français. La
mobilisation actuelle est sans précédent en ce qu’elle transcende tous
les clivages religieux. On ne s’occupe pas, là-bas, de savoir si les
manifestantes – nombreuses et en première ligne – sont ou non voilées.
Honte à notre pays ! Jamais auparavant, la revendication sociale et
l’aspiration démocratique n’avaient rassemblé comme aujourd’hui des
communautés d’ordinaire assignées à leur religion. Du coup, c’est tout
le système et tous les partis politiques, Hezbollah compris, qui sont
sur la sellette. Le «dégagisme» démocratique ne fait pas de quartier.
Malgré des promesses de réforme et des diminutions de salaires des
ministres, Saad Hariri se heurte à l’incrédulité générale et à
l’impatience d’une génération qui ne veut pas s’habituer à un système
que les anciens avaient fini par admettre comme une fatalité.
Et voilà l’autre grand enseignement de cette vague
de manifestations mondialisées : la jeunesse. On la retrouve à Barcelone
contre un incroyable déni de justice et de démocratie qui conduit en
prison des militants dont le crime est d’avoir organisé un référendum…
Nous qui sommes habitués à disserter sur les nouveaux rapports
internationaux, voici que nous sommes interpellés par une grande
puissance souvent oubliée. Ce n’est ni l’Amérique de Trump, ni la Russie
de Poutine, ni même la Chine, ce sont les peuples. Il ne s’agit surtout
pas de céder à je ne sais quel lyrisme révolutionnaire – nous savons
trop l’habileté du capitalisme à récupérer et à pervertir –, mais nous
pouvons tout de même faire ce constat plutôt stimulant : une génération,
qui a pris conscience de sa force, est en train de faire irruption sur
la scène politique.
Cela marque l’entrée dans une autre ère, trente ans
tout juste après la chute du Mur.

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