Denis Sieffert
Nous avons affaire à un mouvement d’opinion concomitant.
Symboliquement,
la présence de Philippe Martinez aux côtés d’Attac et Greenpeace à une
conférence en dit long sur l’évolution des consciences. Symétriquement,
la question se pose de l’ancrage à gauche d’EELV.
Un sociologue résuma un jour le néo-capitalisme d’une formule restée célèbre : « Tout est permis mais rien n’est possible. »
On ne citera pas davantage cet auteur parfois ambigu, et qui eut le
défaut d’être revendiqué par des héritiers peu recommandables (1). Mais
gardons le mot. Il illustre assez bien ce à quoi on assiste après plus
d’un mois de mouvement social contre la réforme des retraites. La main
sur le cœur, Édouard Philippe n’a jamais manqué de rappeler que, « dans notre démocratie, le droit de grève existe, et qu’il faut le respecter ».
On a certes, ici ou là, éborgné et mutilé. On a tabassé en flagrant
délit des manifestants, mais on n’a pas « interdit » non plus de
manifester… Tout est permis, donc. Mais qu’est-ce qui est vraiment
possible quand un droit constitutionnel est exercé au prix d’un salaire
ou d’un péril physique ? Faute d’une négociation véritable, le mouvement
a donc été asphyxié. Après plus d’un mois sans rémunération, les
grévistes, exsangues, ont dû reprendre le travail. Simple suspension du
mouvement, ou fin d’un conflit qui ne pouvait plus durer sous la même
forme ? En d’autres temps, j’aurais parié sans hésitation pour la
seconde hypothèse. On sera plus prudent cette fois, tant est grande la
détermination des salariés. Beaucoup de choses peuvent encore arriver
alors que le projet gouvernemental va devoir poursuivre sa course
d’obstacles, depuis sa présentation en Conseil des ministres vendredi, jusqu’à son adoption cet été. Il n’empêche ! Le mouvement
social est à un tournant.
Le rôle désormais traditionnel de la direction de la CFDT, dont Le Monde
révèle qu’elle partage ostensiblement ses économistes avec Emmanuel
Macron, n’a certes pas aidé. Il faut ajouter que le gouvernement a joué
une remarquable partie de bonneteau. Absence de chiffrage, énigme sur la
valeur du point, changements incessants du calendrier d’application…
Plus personne ne sait sous quel gobelet se trouve la fève… Malgré tout,
chose rare qui doit être méditée, et qui devrait dissuader les ministres
de trop bomber le torse, l’opinion est encore majoritairement favorable
au mouvement. La réaction aussi primaire que vulgaire façon Le Point – « la CGT ruine la France »
– est minoritaire. Autant d’éléments qui incitent à la prudence pour la
suite. D’autant que les municipales sont là, toutes proches. Le
gouvernement redoute tellement un vote sanction que le ministre de
l’Intérieur multiplie les manœuvres pour en camoufler les résultats. On a
déjà eu l’occasion dans ce journal de dire ce qui se tramait. Il s’agit
de gommer les étiquettes politiques dans les communes jusqu’à neuf
mille habitants. Divers droite, divers gauche, pro et anti-gouvernement :
pour Christophe Castaner, tous les chats sont gris ! Même Charles
Pasqua n’avait pas osé aller jusque là. Pour preuve encore du pessimisme
qui règne en haut lieu, la tentative, très « sarkozyenne », de relancer
le débat sur la « menace » communautariste. Quand la crise sociale est à
son comble, sortez votre péril islamiste et lancez un énième débat
identitaire… C’est désormais un classique.
Reste à savoir à qui profiteront politiquement les
difficultés gouvernementales. La surprise vient, selon les premiers
sondages, de la spectaculaire percée des Verts, en position de gagner
plusieurs grandes villes. Difficile d’établir une corrélation avec la
mobilisation anti-réforme des retraites. Nous avons donc affaire à un
mouvement d’opinion concomitant. La menace climatique se rapproche de
nos vies. Et le spectacle lointain de l’Australie en feu nous a
traumatisés. La concurrence entre « la fin du monde » et « la fin de
mois » apparaît soudain presque dépassée. Symboliquement, la présence de
Philippe Martinez, invité le 17 janvier par Attac et Greenpeace, à une
conférence d’une militante états-unienne du Green New Deal en dit long
sur l’évolution des consciences. Et sur une vision stratégique qui n’a
pas toujours été le fort de la CGT. Symétriquement, la question se pose
de l’ancrage à gauche d’Europe Écologie-Les Verts. Une transition
écologique rapide, intégrant pleinement la question de l’emploi, est
incompatible avec le système économique actuel. Mieux vaut le dire. Des
positionnements à courte vue, dits « ni droite ni gauche », ne peuvent
donc que discréditer la cause. Le contre-exemple caricatural nous vient
d’Autriche, quand des écologistes acceptent de prendre la place de
l’extrême droite dans une coalition dirigée par l’ultra conservateur
Sebastian Kurz. Non seulement celui-ci est férocement anti-migrants,
mais il est adepte d’une politique néolibérale de baisse des impôts et
de réduction de la dépense publique difficilement conciliable avec les
investissements qu’exige la transition écologique. Fort heureusement,
nous sommes loin de cette aberration en France, mais l’appartenance
stratégique à la gauche gagnerait à être réaffirmée pour ceux qui
pourraient en douter. Le Green New Deal suppose un autre partage des
richesses. Beaucoup plus que le catalogue annoncé par la présidente de
la Commission européenne en décembre qui ne mobilise même pas les
budgets nationaux.
C’est donc un engagement écologiste et socialiste, au
vrai sens du mot, que l’on attend, et qui permettrait de repenser la
gauche.
(1) Michel Clouscard, auteur notamment des_Métamorphoses de la lutte des classes_ (Le Temps des cerises, 1996).

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