Zeev Sternhell
Nous reproduisons ci-dessous la traduction d’un article de l’historien israélien Zeev Sternhell paru vendredi sur le site en anglais du quotidien Haaretz.
Co-fondateur du mouvement La Paix Maintenant dans les années 1980, Sternhell, rescapé du génocide d’origine polonaise, âgé aujourd’hui de 84 ans, s’est défini comme sioniste, servant loyalement dans toutes les guerres, sa vie durant. Et il apparaît nettement, à la lecture de son article, que c’est encore le cas, seule la « droite » sioniste étant coupable à ses yeux. Il n’empêche…
Texte :
L’opération combinée par Donald Trump et Benjamin Netanyahou pour
conférer une légitimité états-unienne à l’annexion des territoires
palestiniens a transpiré au moment même où se tenait à Yad Vashem la
réunion du World Holocaust Forum. Il est difficile d’imaginer plus
cynique combinaison : à Jérusalem, on s’est donc servi de
l’antisémitisme pour faire taire l’opposition, attendue mondialement, au
plan d’annexion.
Ainsi, l’antisémitisme, qui avait conduit à la catastrophe infligée
au peuple juif, a été transformé par Israël en un instrument politique
cynique et éhonté. Jérusalem a fait de l’antisémitisme l’arme fatale
pour s’opposer au retrait, ne serait-ce que d’une poignée de juifs, de
la Cisjordanie, et à toute idée d’un partage équitable de la terre. Pour
les nationalistes, toute politique qui ne colle pas à 100% à l’intérêt
israélien tel qu’ils le conçoivent doit être vu comme de
l’antisémitisme.
La capacité de Netanyahou et de ses partisans à utiliser le génocide
et l’antisémitisme comme monnaie d’échange est bien connue depuis
longtemps, de même que la lâcheté de l’Europe et l’incapacité de cette
dernière à résister au chantage de la droite israélienne. Le Likoud a
décidé que le refus de l’occupation et de l’apartheid dans les
territoires constituait de l’antisionisme, et il a ensuite tiré un trait
d’égalité entre antisionisme et antisémitisme.
Certes, l’Europe est touchée à juste titre par un sentiment de
culpabilité vis-à-vis des Juifs ; l’affaire ne sera jamais close, mais
cela ne justifie pas pour autant la complaisance européenne face au
racisme et au nationalisme juif israéliens.
Paradoxalement, cette posture revient au final à soutenir,
activement, la destruction d’Israël en tant que société libérale,
démocratique et juive. Tout individu sensé comprendra que l’annexion
sans égalité des droits pour les Palestiniens revient à consacrer un
nouvel Etat d’apartheid. Ce qui n’est pas exactement une des raisons
d’être de l’Union Européenne.
Qui, en Europe occidentale, accepte d’être caution de telles actions,
et de laisser les nationalistes juifs exploiter un passé impardonnable,
aux fins de vider le nationalisme juif de la dernière goutte de ses
valeurs libérales ?
Au-delà de tout le débat sur la question de savoir ce qui fait
l’identité religieuse et nationale juive, le sionisme a été une réponse à
l’antisémitisme européen, et une solution à l’oppression et au danger
mortel qui menaçait les Juifs. L’émigration vers New-York avait été le
1er choix pour 90% des juifs qui fuyaient l’Europe, avant que les
Etats-Unis ne leur ferment la porte, au début des années 1920.
La solution proposée par le sionisme est devenue pertinente parce que
toutes les autres portes étaient fermées, et elle a gagné une
légitimité mondiale au lendemain du génocide. Mais aujourd’hui, la
droite nationaliste essaie d’étendre cette légitimité à l’occupation et à
l’annexion.
On a là un exemple frappant de l’exploitation cynique et
honteuse de l’Holocauste et de l’antisémitisme au service des besoins
politiques du gouvernement israélien.
Alors ? Alors voilà la question : comment pouvons-nous faire
comprendre au monde progressiste qu’il n’y a pas de rapport entre
l’antisémitisme et une critique sans concession de l’occupation et de
l’annexion, ou d’autres caractéristiques de la politique israélienne
dans les territoires ?
Le président allemand a exprimé des remords avec des mots qui
imposent le respect. Sous la direction de la Chancelière Angela Merkel,
afin de montrer au reste du monde que le pays était désormais libéré du
racisme, a accueilli un million de réfugiés non chrétiens et non
européens.
Mais tant l’Allemagne que la France, qui ont leurs propres problèmes
avec la question de l’antisémitisme, se comportent comme si elles
avaient peur de leur propre ombre lorsqu’il s’agit de toucher la corde
sensible de la critique d’Israël.
La propagande de la droite est parvenue à convaincre nombre
des meilleurs esprits d’Europe occidentale que de telles critiques
reviennent à s’opposer au sionisme, ce qui reviendrait à dénier à Israël
le droit d’exister, et que ce serait par conséquent de l’antisémitisme.
Mensonge absolu ! et les Israéliens devraient être les premiers à le
crier du haut des toits !
Traduction : CAPJPO-EuroPalestine
Source : https://www.haaretz.com/opinion/.premium-the-holocaust-as-a-pretext-for-annexation-1.8472451

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