Claude-Marie Vadrot
Il y aura bientôt une cinquantaine d’années que j’ai commencé à bêcher
mon jardin.
Le jardin potager et fruitier, c’est une ascèse, un remède,
un plaisir et une façon de se nourrir. Deux fois par semaine je
raconterai ce que je fais, ce que cela m’inspire et à quoi cela sert.
Il y aura bientôt une cinquantaine d’années que j’ai commencé à bêcher mon jardin des environs de Gien, dans le Loiret.
Je ne savais pas grand-chose de la terre, ayant oublié ce que j’avais
vu et essayé dans la ferme morvandelle de mes grands-parents. J’ai vite compris que je me créais une addiction qui dure encore
et qui m’a servi d’antidote à chaque retour de couverture
journalistique d’un conflit armé lointain, de la guerre du Bangladesh
aux Balkans en passant par la Tchétchénie ou le Rwanda. Le jardin potager et fruitier, c’est une ascèse, un remède, un plaisir et une façon de se nourrir. Deux fois par semaine je raconterai ce que je fais, ce que cela m’inspire et à quoi cela sert.
En ces premiers jours d’avril et en cette quatrième semaine de
confinement, ce sont les cerisiers, les pommiers et les poiriers en
fleurs qui m’accompagnent. Quant aux pêchers, ils me rappellent que le
désordre climatique est une réalité quotidienne car après une apparition
précoce des bourgeons, toutes leurs jolies fleurs roses ont gelée en
une nuit trop froide succédant à la douceur. Le jardinage, tout comme
l’agriculture d’ailleurs, n’est pas une science exacte, surtout quand le
froid s’installe quelques jours et que les insectes pollinisateurs
manquent à l’appel de la formation des fruits. Cet hiver qui vient, je
devrais me contenter de ce qui me reste de pêches au sirop préparées
l’année dernière.
Quant aux cerisiers aux fleurs passées tout prêt du zéro, ils ne sont
pas encore sauvés. Il est vrai qu’à l’origine, l’Arménie d’où ils
auraient été ramenés par un général romain, Lucullus, qui guerroya dans
la région quelques années à la fin du premier siècle avant notre ère.
Mais cette légende n’explique pas pourquoi il y avait alors déjà des
merisiers dans les forêts gauloises et que cet arbre fruitier nait d’un
noyau de cerise tombé en terre par le principe de la gravité ou apporté
par les oiseaux. Lesquels adorent les merises, mini « cerises » noires
au gout à la fois âcre et sucré.
Merisiers
En mon jardin comme dans les autres, si on n’y prend pas garde, ils
deviennent envahissants et il faut les arracher pour n’en garder que
quelques uns qui deviennent aussi imposants et aussi vieux que les
cerisiers. L’année dernière l’un des miens s’est couché sous le poids de
ces cerises et la force du vent. On dit dans les campagnes et les
jardins que sentant la fin venir les arbres fruitiers produisent une
dernière fois à profusion avant de mourir. Venues de très loin,
certaines variétés surprennent par leur comportement : il y a de cela
une trentaine d’année, je découvrais à la fin du repas, chez un ami
cultivant son jardin au bord du Lac Baïkal, un fruit rond jaune à queue
courte veiné de rouge. Délicieux. J’en ai rapporté quelques noyaux dont
certains, enterrés dans un mélange de sable et de terre m’ont donné une
tige fragile aussitôt replantée.
Miracle, dix ans plus tard il a donné ses premiers fruits identiques
au « modèle ». Depuis cet arbre devenu imposant et vigoureux offre des «
cerises de Sibérie » dont j’ai plus tard apporté un pot aux fruits
conservés dans l’alcool. Mais nous n’avons pas expliqué, malgré les avis
de multiples spécialistes, pourquoi cet arbre fleurit en mars alors
qu’en Sibérie le sol est encore couvert de neige et la température
largement négative. Pourtant ses fruits sont murs et sucrés seulement à
la fin du mois de septembre, comme dans le jardin du lac Baïkal. Comme
une imprégnation qui dure… Quant au partage des cerises et merises avec
les oiseaux, nous avons conclu un accord : je cueille la partie basse et
ils s’occupent des hautes branches.
À part cela les petits pois mesurent pour l’instant une dizaine de
centimètres de hauteur et résistent à la sécheresse en cours, les pommes
de terre primeur aussi et les radis restent une minuscule promesse
comme la coriandre, que l’on nommait persil arable avant de l’acclimater
en France, qui sera cueillable pendant le ramadan.
Et je viens de
remarquer qu’une orchidée abeille vient de surgir dans l’herbe.

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