Claude-Marie Vadrot
y aura bientôt une cinquantaine d’année quand j’ai commencé à
bêcher mon jardin des environs de Gien, dans la Loiret, je ne savais
pas grand-chose de la terre, ayant oublié ce que j’avais vu et essayé
dans la ferme morvandelle de mes grands parents.
J’ai vite compris que
je me créais une addiction qui dure encore et qui m’a servi d’antidote à
chaque retour de couverture journalistique d’un conflit armé lointain,
de la guerre du Bangladesh aux Balkans en passant par la Tchétchénie ou
le Rwanda. Le jardin potager et fruitier, c’est une ascèse, un remède,
un plaisir et une façon de se nourrir. Deux fois par semaine je
raconterais ce que je fais, ce que cela m’inspire et à quoi cela sert.
Après le haricot, voici la pomme de terre aux variétés encore plus
abondantes car il s’en crée presque tous les ans. Après des années
d’essais, pour le goût, la durée de croissance, la résistance aux
maladies et la faculté de se conserver dans une cave jusqu’à la récolte
suivante, je m’en tiens à la Mona Lisa, la Yona, la Kerpondy et la
Bintje qui fut inventée aux Pays Bas au tout début du XX° siècle. Sans
oublier Amandine originaire de l’Ile de Ré que je cultive en primeur en
la plantant au mois de février en la protégeant sous une série de petits
tunnels rigide qui la mettent à l’abri du gel. Ainsi, en moment
(maintenant) où je plante tous les autres, les pieds d’Amandine ont une
quinzaine de centimètres de hauteur et seront récoltées début juillet.
Au moment où je fini les vieilles en purée.
Pour planter les autres, vers la fin avril, sauf s’il gèle, même
procédé, quelle que soient les variétés. Quand on dispose d’un local
aéré et lumineux on aligne les plants de pommes de terre dans un cageot
sans les entasser. Opération à faire fin janvier- début février. Ce qui
permet aux germes de sortir et de se former prêt pour la plantation
d’avril. Mais on peut aussi les planter avant cette germination. Et se
garder d’acheter des patates pré-germées (n’importe comment) dans une
jardinerie. Il ne reste plus qu’à tracer les sillons à (au moins) une
quarantaine de centimètres les uns des autres, de faire des trous
espacés d’une quarantaine de centimètres et de dix centimètres de
profondeur. La pomme de terre supporte assez bien la sécheresse mais
apprécie d’être arrosée quand elle fleuri.
Comme d’autres légumes elle a été dérobée (puis mondialisée) aux
Latino-américains par les conquistadores. Les débuts de sa culture
remontent à au mois une dizaine de milliers d’années mais la patate
sauvage n’a pas disparu des haut-plateaux andins qui dominent la ville
de Lima et j’en ai trouvé il y a quelques années en montant au dessus de
la ville de Cuzco, non loin du « Parc de la pomme de terre »
créée par la communauté indienne Quechua à la fin des années 90. Sur une
douzaine de milliers d’hectares s’étageant de 3000 à 4800 mètres, dans
la Vallée Sacrée des Incas, les communautés villageoises ont pris en
charge la conservation et la multiplication d’au moins 600 variétés dont
certaines restent autochtones alors que d’autres, comme les terres à la
chair bleuâtre, dites d’Artois a été (illégalement) exportée et plantée
en France.
Ramenée par les Espagnols et autres pillards, la patate s’installa
progressivement en Europe. Sauf en France dont les habitants, les
scientifiques et les cultivateurs expliquaient qu’il s’agissait d’un
poison. Fable colportée par l’Eglise catholique et les producteurs de
céréales, ces derniers y voyant une « concurrence ». Il fallut l’action
coordonnée d’Antoine Parmentier, pharmacien militaire qui en avait mangé
avec plaisir quand il était prisonnier de guerre en Hollande, et
Philippe-Victoire de Vilmorin (1) jeune naturaliste progressiste, pour
vaincre la rumeur du tubercule empoisonneur. Ils organisèrent une
campagne de relations publiques auprès de Louis XVI, de la Cour et des
Parisiens. Bien que rivaux déclarés auprès d’un dame que le second
épousa leur opération fut un grand succès et la pomme de terre entra
rapidement dans les champs, les jardins et sur les tables des Français
de toutes conditions. Car elle était plus simple à cultiver et plus
nourrissante.
Mais on était encore loin de la frite surgelée…
(1) Pour en savoir beaucoup plus, lire « La saga des Vilmorin » (Claude-Marie Vadrot, Editions Delachaux et Niestlé).

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