Denis Sieffert
Une prise de conscience plus massive des impératifs écologiques et
sociaux est possible, qui permettrait de redessiner nos paysages
politiques.
Cet optimisme raisonné peut se nourrir de quelques
arguments. La crise agit comme un terrible révélateur.
Un ministre de l’Économie qui demande aux grandes entreprises de ne
pas verser de dividendes à leurs actionnaires, un président qui fait
l’apologie de l’État-providence et promet une relocalisation de notre
production sanitaire, une présidente de la Commission européenne qui
suspend les traités budgétaires européens : il faut se pincer pour y
croire. Ces mots sont évidemment bons à entendre, bien qu’ils ne
parviennent pas à effacer le passé d’un saccage de l’hôpital public, ni à
faire oublier une dramatique pénurie de matériel. Mais que va-t-il
rester de ces déclarations quand la pandémie sera enrayée ? De quoi
demain sera-t-il fait ? Il ne s’agit pas de solliciter les imaginaires –
de grands livres sans doute s’écriront, et Le Meilleur des mondes,
comme chacun sait, a déjà été écrit. Il s’agit de penser dès maintenant
le combat qui peut nous épargner le retour de semblables désastres,
sanitaires ou climatiques. Il ne faut évidemment pas croire que des
leçons rationnelles vont s’imposer d’elles-mêmes. Parce que deux choses
au moins ne changeront pas, à coup sûr : ce sont les forces sociales et
les lois systémiques qui aujourd’hui dominent le monde. Tout dépendra
donc, comme toujours, d’un rapport de force. Le pire n’est pas à
exclure. Le pire, ce peut être, demain, un pouvoir qui voudra revenir à
marche forcée dans les rails de l’austérité, faisant payer à notre
peuple la crise économique géante qui se profile. La double peine en
quelque sorte : après le virus, le règlement de compte budgétaire.
Le pire, ce serait, par exemple, que le système de
surveillance et de répression qui s’installe ces jours-ci « pour la
bonne cause » laisse des traces indélébiles dans notre société. Le pire,
ce serait que l’Europe continue de pourrir sur pied, livrée aux
égoïsmes nationaux qui prévalent aujourd’hui, comme ils ont prévalu hier
lors de la crise grecque, ou face à la question migratoire. Quand les
riches pays du Nord (horrible gouvernement néerlandais !) ne veulent pas
aider ceux du Sud. Ce serait une Europe définitivement incapable de
mutualiser ses ressources financières, sanitaires et industrielles. Mais
dans ce tableau, il faut aussi affirmer, haut et fort, qu’il existe
quelques raisons d’espérer. Une prise de conscience plus massive des
impératifs écologiques et sociaux est possible, qui permettrait de
redessiner nos paysages politiques, français et européens. Cet optimisme
raisonné peut se nourrir de quelques arguments. La crise agit comme un
terrible révélateur des tares du système productiviste. Elle fait
éclater au grand jour les aspects les plus sordides de la
mondialisation, avec les délocalisations. L’affaire des masques, c’est
ça ! Déléguer à la Chine et à l’Inde une partie de notre matériel de
santé, pour que quelques grandes entreprises en tirent le meilleur
profit ! Qui savait, hormis les spécialistes, que ni la France ni
l’Europe n’étaient autonomes en cas de désastre ? Aujourd’hui, chacun
est pris à témoin, parfois tragiquement, d’une réalité qui était cachée.
Une grande inconnue subsiste toutefois. Dans quel
état l’opinion sortira-t-elle de cette épreuve ? Cela dépendra en grande
partie de la durée de la crise et, hélas, de son bilan humain. Cela
dépendra aussi, à gauche, de la qualité de l’offre politique. Une partie
encore plus importante de nos concitoyens se tournera-t-elle vers
Marine Le Pen, ou le politicard de droite Bruno Retailleau, qui, à les
entendre, nous auraient évité haut la main la catastrophe ? La démagogie
va-t-elle l’emporter ? Ou, à force d’outrance, va-t-elle relégitimer un
pouvoir qui va paraître sage ? Une affaire nous montre ces jours-ci que
notre société est travaillée par une peur bien compréhensible, mais
sordidement exploitée, et mauvaise conseillère. C’est évidemment
l’affaire de la chloroquine. Je ne me permettrais pas ici d’émettre un
avis sur une question purement scientifique. Et j’entends bien que des
malades ou leurs familles peuvent faire à propos de ce médicament une
sorte de pari pascalien. On n’est pas sûr qu’il soigne le mal, mais
pourquoi ne pas tenter le tout pour le tout ?
Mais il faut se méfier des fausses évidences. Il y
aurait apparemment des risques inhérents à la chloroquine elle-même. Il y
aurait aussi le risque de ralentir les recherches en d’autres
directions. Mais ce qui est détestable, c’est la sortie du débat dans la
rue et sur les réseaux sociaux. C’est Marseille contre Paris, façon
supporters de football. C’est la droite soudain amourachée de la
marginalité. C’est le grand savant rejeté par la corporation parce qu’il
n’en a ni le look ni les codes. Le marginal contre l’institution, cible
de tous les autres médecins. Le professeur Raoult est devenu, pas tout à
fait malgré lui (le voilà qui sort un livre en pleine crise !), le
héros des complotistes. À son insu, l’antisémitisme déferle. Tantôt
Sanofi entraverait ses travaux parce que la chloroquine ne produirait
pas assez de profit « pour les juifs », tantôt c’est tout le contraire, au
prétexte que Sanofi finance l’institut du professeur. Ses laudateurs
entretiennent le mythe du grand découvreur transgressif. Pasteur, Freud
et Einstein ne sont pas loin. Cet emballement nauséabond dit beaucoup de
la misère d’une partie de notre personnel politique. Il dit quelque
chose aussi d’une société fragilisée, parce qu’en pleine crise de
confiance.
Et cela, c’est tout de même le plus terrible bilan de notre
gouvernement.

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