Denis Sieffert
Ce qu’a dit Emmanuel Macron est finalement peu critiquable.
Mais après
les propos provocateurs du patron du Medef, on aurait aimé être rassuré
sur ce jour d’après aussi inquiétant que le virus. Les Français vont-ils
devoir cravacher pour désendetter le pays et enrichir les
actionnaires ?
Tout discours politique se juge autant pour ce qu’il donne à entendre
que pour ses silences et ses oublis. L’allocution d’Emmanuel Macron,
lundi 13 avril, n’a pas échappé à la règle. Ce qui a été dit est
finalement peu critiquable. Mais après les propos provocateurs du patron
du Medef, on aurait aimé être rassuré par le président sur ce jour
d’après aussi inquiétant que le virus. Les Français vont-ils devoir
cravacher pour désendetter le pays et enrichir les actionnaires, comme
semble le souhaiter Geoffroy Roux de Bézieux ? Réponse, peut-être, lors
de la prochaine intervention télévisée. En attendant, ce silence
entretient le doute. Mais voyons d’abord ce qui a été dit. Après deux
tentatives ratées, le président s’est livré à un méthodique exercice de
rattrapage. Il n’a manqué cette fois aucun hommage aux soignants, aux
manutentionnaires, aux travailleurs sociaux, aux caissières, aux
éboueurs… Il n’a manqué non plus aucun acte de contrition pour les « failles », les « lenteurs », et l’« impréparation »
qui ont marqué les premières semaines de la crise. C’est peu. Mais
qu’aurait-on dit si Emmanuel Macron n’avait pas prononcé ces mots de
repentance ? S’il n’avait promis de revoir les salaires de ceux (la «
première et la deuxième lignes ») qui tiennent aujourd’hui le pays à
bout de bras ? Et s’il n’avait promis une transparence qui a fait
jusqu’ici cruellement défaut ? En « toute franchise », le président nous dira donc désormais « ce que nous savons et ce que nous ne savons pas ».
La critique est claire des discours ministériels qui, trop longtemps,
ont maquillé l’ignorance et la pénurie en fausses certitudes
scientifiques. Il s’est employé à rectifier le tir : il n’y avait pas de
masques, il y en aura ; il n’y avait pas de tests, il en arrivera. On
ne demande qu’à le croire.
L’annonce de la soirée, la seule en vérité, c’est cette date du 11 mai, « première étape du déconfinement ». On procédera alors à une « réouverture progressive des écoles », et le travail reprendra « pour le plus grand nombre ».
Cette échéance, qui mêle espoir et inquiétude, Emmanuel Macron a pris
soin de l’expliquer par des motivations plus sociales qu’économiques. Le
confinement, a-t-il dit, « creuse les inégalités ». Ce qui est
vrai, même si l’objectif de remettre les parents au boulot est
omniprésent. Il a, par ailleurs, eu des mots d’empathie à l’adresse des
personnes âgées qui pourront recevoir des visites.
Mais la précision du calendrier est à double tranchant. Le président
s’expose à un nouveau revers. Car nul ne sait où en sera la pandémie le
11 mai. Sera-t-on vraiment, comme il s’y est engagé, « en capacité de tester toute personne présentant des symptômes » ? Un usage « systématique » du masque sera-t-il possible, notamment dans les transports en commun ? Que deviendrait le mea culpa de lundi si l’échéance n’était pas tenue en toute sécurité ? Souhaitons qu’il ait raison.
Pour le reste, Emmanuel Macron a eu parfois des accents peu libéraux,
promettant de rebâtir une indépendance agricole, sanitaire et
industrielle, admonestant les banques, promettant de « veiller » à
l’engagement des assurances. Mais c’est ici que les questions se posent.
De quels moyens dispose-t-il, à supposer qu’il le veuille vraiment,
pour contraindre les labos, les banques, les compagnies d’assurances ?
L’ombre de Geoffroy Roux de Bézieux se profile. Bon camarade, le
président du Medef avait soigneusement savonné la planche du chef de
l’État, dans un entretien au Figaro paru deux jours avant
l’allocution présidentielle. Va-t-on reconstruire notre économie en
prenant sur les congés, et en augmentant le temps de travail ?
Faudra-t-il « mettre les bouchées doubles », comme nous le
promet aussi la secrétaire d’État à l’Économie, Agnès Pannier-Runacher ?
Le président aurait gagné à mettre un bémol à cette fougue néolibérale
revancharde. Il ne l’a pas fait. Il n’a pas non plus renoncé
explicitement aux réformes des retraites et de l’assurance chômage, qui
ont fracturé le pays avant la pandémie, et qui pèsent si lourd dans son
discrédit personnel.
Il a certes eu une phrase bienvenue sur la dette des
pays d’Afrique, mais rien sur notre propre dette, et celles de nos
voisins italiens et espagnols. Rien, ou si peu, sur le débat sordide qui
déchire l’Europe entre Nord et Sud. Pourtant, cette question
conditionne pour beaucoup notre avenir. En l’état, la dette justifierait
la politique de Roux de Bézieux. Des jours terribles s’annonceraient,
lourds d’une grande violence sociale. Une perspective qui fait même
frémir Xavier Bertrand, plus fin stratège que le patron du Medef. À
l’inverse, si d’une façon ou d’une autre la dette était effacée, ou
mutualisée, une autre politique serait possible, bousculant la pyramide
des salaires, assurant la transition écologique. Alors, l’une des
dernières phrases du discours de lundi prendrait sens : « Sachons dans ce moment sortir des sentiers battus, des idéologies et nous réinventer. Moi, le premier. »
On a beau croire aux résurrections en période pascale, on peine à
imaginer que ce technocrate gorgé de doctrine libérale puisse être
l’homme d’un tel changement, capable de rééquilibrer le rapport
capital-travail. Finalement, ces confidences introspectives posent deux
questions : qui est donc cet homme qui nous gouverne ? Et que peut
encore le pouvoir politique face aux pouvoirs économiques dans le cadre
très contraint de cette Europe ?
La terrible crise que nous traversons
est aussi un moment de vérité.

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