Ghada Karmi
Le 15 mai 72 ans se seront écoulés depuis la création d’Israël et la Nakba à laquelle elle a donné lieu.
Les conséquences de cet événement déterminant pour les Palestiniens
n’ont pas disparues et nous affectent encore aujourd’hui, à savoir :
six à huit millions de réfugiés dispersés dans des camps ou en exil à
l’intérieur ou à l’extérieur de leur patrie d’origine ; un pays
autrefois entier maintenant fragmenté en une série de territoires
gouvernés par Israël mais aux statuts inégaux ; et ce qui semble être un
avenir bien sombre.
Rien de tout cela n’était inévitable. Si ce n’était le statut de
protégé accordé à Israël par les États occidentaux qui l’a mis à l’abri
des sanctions quoi qu’il fasse, l’histoire moderne de la Palestine
aurait pris un tout autre tour.
Un État au-dessus des lois
Cet exceptionnalisme date de l’époque de la Déclaration Balfour en 1917 qui a mené à la création de l’état d’Israël en 1948. Le projet sioniste derrière l’établissement d’Israël et ses politiques a été constamment encouragé et soutenu par les puissances occidentales.
Si Israël avait été un état normal, comptable de ses actes et
passible de punitions et de sanctions, on ne l’aurait jamais laissé
expulser les autochtones de Palestine, refuser leur retour, acquérir
leur territoire par la force, ou les soumettre et les assiéger, ni
commettre une multitude d’autres crimes contre eux.
Il n’y aurait pas eu de Nakba à commémorer le 15 mai et pas de réfugiés, et Gaza serait libre.
Cependant, grâce à la complaisance occidentale, Israël est
aujourd’hui une superpuissance régionale, invincible sur la scène
internationale, exerçant un pouvoir et une influence qui dépassent de
loin sa taille et ses capacités. Il ne fait guère de doute qu’Israël n’a
pu atteindre cette position dominante que par la garantie de l’impunité
totale dont il jouit.
Comme l’atteste l’expérience des 72 ans d’existence d’Israël, aucune
violation du droit international, aucun crime odieux contre des
Palestiniens sans défense, ni même la déloyauté envers son mécène
américain ne sont parvenus à éroder cette immunité.
La réponse appropriée
Il y a eu des époques de l’histoire du conflit lorsque l’indignation
internationale suscitée par le comportement d’Israël aurait pu
déclencher une réponse appropriée.
La situation désastreuse de Gaza est un cas d’espèce : un siège de 13
ans, draconien et sans objet qui viole tous les aspects des droits de
l’homme. Les attaques militaires répétées d’Israël contre la population
sans défense de Gaza, la pire de toutes en 2014 ; les tirs de snipers israéliens sur les manifestants non armés de Gaza, qui ont soulevé la question de crimes de guerre israéliens.
Une communauté internationale déterminée à mettre Israël au pas
aurait pu contrer ces abus de nombreuses façons. Les marchés mondiaux
auraient pu être fermés aux produits des colonies israéliennes, les
relations avec Israël suspendues, les accords passés réexaminés ou non
renouvelés, et, en dernier recours, des sanctions économiques ou
diplomatiques imposées.
Pourtant, à part des condamnations verbales et des exhortations à
amender son comportement, Israël n’a subi aucun effet néfaste. Par
contraste, « l’annexion » de la Crimée
en 2014 par la Russie, que tout le monde ne s’accorde pas à considérer
comme une annexion, a été rejetée et condamnée sans équivoque. Les
États-Unis et l’Union Européenne ont puni la Russie pour son « invasion
et annexion illégales » en lui imposant des sanctions restrictives et de grande ampleur, toujours en vigueur.
La fin de l’impunité spéciale ?
Ces sanctions pourraient-elles constituer un précédent pour une action similaire contre l’annexion de la Cisjordanie projetée par Israël ? Et cela pourrait-il marquer le début de la fin de l’impunité spéciale d’Israël ?
Le projet annoncé récemment par le gouvernement d’union nationale
d’Israël a pour objectif d’initier le processus d’annexion de la Vallée
du Jourdain et des 128 colonies juives le 1 juillet.
C’est-à-dire de 30 à 40 pour cent de la Cisjordanie, qui, après
l’annexion tomberont sous souveraineté israélienne. Ceci a suscité une opposition internationale, mais en réalité, ça ne changera pas grand-chose.
Le statut réel de ces zones, qui sont administrées en vertu du droit
civil israélien, et considérées comme de facto faisant partie d’Israël
depuis 1967, ne va guère changer.
Malgré cela, le président palestinien a menacé de déchirer tous les accords passés avec Israël si l’annexion avait bien lieu. Un appel
à bloquer le projet signé de 220 généraux de l’armée israélienne à la
retraite et responsables de la sécurité a été publié dans les journaux
israéliens le mois dernier.
L’Union Européenne, la Ligue arabe, et l’Égypte et la Jordanie, les
deux états arabes qui ont conclu des traités de paix avec Israël, l’ont
tous condamné.
Onze députés
au Congrès états-unien ont lancé un appel à Israël pour qu’il abandonne
l’annexion. La Chambre des Représentants états-unienne a adopté,
Initiative sans précédent, une résolution d’opposition à l’annexion de la Cisjordanie par Israël.
La goutte de trop
En revanche, l’occupation des territoires de 1967 par Israël depuis
53 ans est tolérée par la communauté internationale, mais cette dernière
initiative semble être la goutte de trop.
Il est vrai que l’annexion a été déclarée illégale
par la charte de l’ONU en 1945, et l’ « inadmissibilité de
l’acquisition de territoires par la force » était le fondement de la
Résolution 242 du Conseil de Sécurité qui figure toujours dans les
statuts.
L’annexion va aussi exposer au grand jour le système d’apartheid
qu’Israël a mis en place dans les territoires palestiniens. Dans le
passé Israël a toujours réussi à camoufler ses crimes les plus odieux
grâce à une communication habile, mais des violations aussi flagrantes
du droit international ne peuvent être travesties.
Elles exigent une réaction. En l’absence de réaction, l’Occident, les
états arabes, et les dirigeants palestiniens apparaîtront
ostensiblement comme des faibles inoffensifs. Dans la longue histoire de
capitulation devant les désirs d’Israël, même eux craignent de ne
pouvoir laisser passer cette annexion, ne serait-ce que pour sauver la
face.
Cela veut-il dire qu’ils vont sanctionner Israël, comme ils l’ont
fait pour la Russie ? Sur la base de l’expérience passée, c’est peu
probable, et Israël réussira encore à trouver la formule magique pour
infléchir leur opposition.
D’un autre côté, si Israël va jusqu’au bout de son projet d’annexion,
ce pourrait ne pas être une mauvaise chose pour les Palestiniens. Cela
signifiera la fin définitive de la solution à deux états, et laissera
comme seule réalité l’actuel état unique.
Les juifs israéliens et les Palestiniens qui y vivent ne sont
actuellement pas égaux. Mais avec un plus grand nombre de Palestiniens
exigeant l’égalité citoyenne dans les zones annexées, comme le craint
Daniel Pipes, ardent soutien états-unien d’Israël, cela va changer.
Et la commémoration de la Nakba ce mois-ci pourrait bien être la dernière.
* Ghada Karmi est
une ancienne chargée de recherche à l’Institut des études arabes et
islamiques de l’université d’Exeter. Elle est née à Jérusalem et a été
forcée de quitter sa maison avec sa famille à la suite de la création
d’Israël en 1948. La famille a déménagé en Angleterre, où elle a grandi
et a fait ses études. Ghada Karmi a exercé la profession de médecin
pendant de nombreuses années en tant que spécialiste de la santé des
migrants et des réfugiés. De 1999 à 2001, elle a été membre associé de
l’Institut royal des affaires internationales, où elle a dirigé un
important projet sur la réconciliation israélo-palestinienne.
13 mai 2020 – Middle East Eye – Traduction: Chronique de Palestine – MJB -

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