Jean-Luc Mélenchon
Nuit après nuit, des policiers en armes et gyrophares en feu se
rassemblent en manifestations interdites.
À l’Arc de Triomphe, à la
Concorde, autant de lieux interdits parce qu’ils sont à proximité de
l’Élysée. Ils ne viennent là que pour menacer le pouvoir central du
pays. On peut penser beaucoup de mal de ce pouvoir comme c’est mon cas.
Mais il est le pouvoir d’une nation libre. On ne peut accepter qu’il
soit menacé par des gens en armes qui sont censés maintenir l’ordre
républicain du pays. Puis les mêmes vont
devant de la maison de la radio. Pour menacer des journalistes. On peut
penser beaucoup de mal du parti-pris gouvernemental souvent ridicule des
organes d’information de l’État. Mais on ne peut accepter que les
questions qu’il pose se règlent par l’intimidation et la menace physique
armée. Au demeurant le message veut porter loin : il est adressé ainsi à
tous les organes de presse, à tous ceux qui écrivent ou publient d’une
façon ou d’une autre.
Cette
volonté de s’ériger par la force en juge de toute expression a trouvé à
Stains un paroxysme hautement symbolique. Là, les mêmes exigent
l’effacement d’une fresque murale pourtant inaugurée par le maire. Une
prétention vociférée non seulement sans rappel à l’ordre mais encouragé
par le préfet.
J’écris
ces lignes comme une mise en garde. Les prétendues « forces de
l’ordre » créent un désordre bien particulier porteur d’un message
factieux bien spécifique. Après avoir manifesté devant le siège du
Mouvement Insoumis, fait sans précédent resté impuni, après avoir menacé
des juges, fait resté impuni, après avoir menacé des journalistes, fait
resté impuni, un quarteron de policiers factieux étale son impudence en
fanfare et affiche sa prétention liberticide contre les institutions,
la presse et la justice. Et le préfet de police, l’homme d’un camp, dit
qu’il ne sait pas de qui il s’agit. Les autorités qui hier prétendaient
que les gilets jaunes étaient des factieux selon le mot de Castaner, et
même « une menace pour la République », laissent faire.
Pourquoi ?
Oui, pourquoi ? Castaner a-t-il quelque chose à cacher que ces gens
savent ? Le président a-t-il déjà trop peur parce qu’il sait qu’il
serait incapable de ramener dans le rang les factieux ? Le préfet de
police est-il complice ou seulement victime lui aussi de menaces qui
l’empêchent d’agir ? Quand, où et à quelles conditions le syndicat
d’extrême droite va-t-il cesser ces agissements ? Veut-il un contrôle
sur le contenu des diffusions audiovisuelles à leur sujet ? Veut-il un
contrôle sur les œuvres concernant la police ? Ou bien revendique-t-il
seulement le droit de mutiler et d’étrangler les gens sans être
inquiété ? Ces questions résument l’inacceptable de ce qui se passe sous
nos yeux.
Ici,
l’autorité de l’État républicain s’est effondrée devant ceux-là même
qui devraient en être les garants. Le message des factieux est clair. La
police est devenue autonome. Elle n’obéit qu’à ce qu’elle veut et comme
elle veut. Le syndicat Alliance, organisation d’extrême droite, la
dirige en réalité puisque plus personne ne s’oppose à ses volontés. Les
policiers républicains vivent dans la peur et eux aussi sous la menace.
La responsabilité de toute cette situation vient du comportement du
ministre, et sans doute davantage encore de ceux qui le laissent ne rien
faire. Tout autre avait été la réaction du ministre de l’Intérieur
Pierre Joxe face à une tentative d’émeute de même nature par des
policiers.
Et
ce n’est pas tout. La décomposition de l’Etat avance sur un autre front
encore plus sensible : celui de la justice. Là encore, au sommet de la
pyramide, Belloubet incarne ce qui se donne libre cours dorénavant. Le
mépris le plus absolu des formes et pratiques républicaines de l’État.
Le carriérisme et l’intrigue comme mode de vie publique. Au total, une
incarnation de la disparition de la Vertu là où elle devrait être seule
au pouvoir. Elle a assuré la victoire d’un réseau de magistrats contre
un autre. Je rassure : aucun insoumis à l’horizon dans cette mêlée. Et
depuis en cascade le règlement de compte personnel est devenu la norme.
Eliane Houlette fait plonger Catherine Champrenault procureure générale
via Mediapart ? Alors Catherine Champrenault à son tour confie tout le
dossier des enquêtes sur Houlette à Médiapart. Pressions avouées à
retardement, secret de l’instruction violé en permanence, intimité
affichée entre justice et média pour violer la loi…à quoi bon se gêner
puisque la Garde des sceaux en personne a encouragé ces façons de faire.
Mais dans ce cas l’enjeu est tout autre.
La
bonne administration de la justice n’est pas un service public comme un
autre. Il s’agit ici tout simplement de l’essence et de la raison
d’être républicaine. La loi est le stade suprême de la norme humaine en
démocratie. On oublie trop souvent de quelle étendue est ce principe de
fonctionnement. On oublie en effet un « en même temps » fondateur : la
déclaration des droits de l’homme est aussi celle « du citoyen ».
Qu’est-ce que la citoyenneté ? L’aptitude à faire de la loi et à la
respecter, même quand elle ne vous convient pas. Ceux qui ont pour
mission d’apprécier si quelqu’un la viole remplissent donc une fonction
comparable à celle que la superstition attribue aux dieux eux-mêmes.
Dans la religion républicaine le juge est le servant du temple où nait
la loi, l’assemblée des représentants du peuple. Nulle grandiloquence
ici. Seulement une banale répétition des fondamentaux qu’ignorent ou
méprisent les libéraux. Car eux ne connaissent que le rapport de force,
le marché et le contrat, c’est-à-dire tout ce que l’idée républicaine
s’efforce de maîtriser et de civiliser. Là encore aujourd’hui, le cœur
de l’autorité de l’État, celle qui nait de la légitimité de ses lois,
est effondré. Et les femmes qui en ont sapé les appuis viennent à
présent s’en rengorger les unes contre les autres. Pendant que les
premiers responsables politiques sont les vrais coupables de la
situation.
Ce
week-end là, « Le Journal du Dimanche » titrait « Le complot des
juges » à propos de l’affaire Solère, un député issu des Républicains.
Pour l’abattre, selon ce journal, des faux et des « à peu près » ont été
commis par des juges, parmi bien d’autres choses très étonnantes.
Aucune réaction ne fut à noter du côté de la Garde des Sceaux et de ses
commandos. C’est qu’un bruit courrait déjà dans Paris depuis des
semaines. La prochaine déchéance ministérielle de Belloubet aurait
réouvert le jeu des chaises musicales dans la haute magistrature. La
rivalité des réseaux battrait donc son plein. Bien des rédactions étant
liées aux divers réseaux pour leur fuites organisées, les rubricards
police et justice se tenaient donc à l’affut. En effet, tout leur job
repose sur le copié collé des dossiers qui leur sont transmis depuis les
parquets ou la police. Tous les trafics d’info que l’on peut imaginer
dépendent donc étroitement de ces connivences des médias avec les
autorités qui trouvent leur compte à violer la loi. Du côté des parrains
politiques, l’agitation battait son plein. La réouverture des
procédures contre Darmanin en pleine prévision du remaniement
ministériel en attesterait. Les révélations sur les protections de la
ministre Élisabeth Borne de même. Et la grande crise de non-candidature
de Bruno Le Maire, suprême prudence, doit peut-être quelque chose aussi à
l’ambiance de peur qui règne dans le sillage des robes pourpres et des
hermines en pleine agitation de palais.
J’en
passe et de plus complotistes. Mais si un modeste réseau d’information
comme le nôtre parvient à capter ces bruits de couloirs, c’est qu’ils ne
sont pas mieux maitrisés qu’une querelle de ménage dans les murs en
papier d’une HLM. Du coup chacun se prépare à feuilletonner. Ce
dimanche-ci, c’est Le Parisien qui titre « la justice se déchire ».
L’éditorial parle de « la guerre des robes ». Deux pleines pages en
ouverture du quotidien. Pour autant, rien ne devrait aller trop loin car
il y a beaucoup d’entre soi contraint dans ces nœuds de vipères.
Certes, haines, rancœur et vendetta devraient cuire sous la roche
diffusant son venin dans les fonctionnements du quotidien. Mais dans
l’ambiance de décomposition de l’État qui prévaut à cette heure ? La
guerre des juges est l’autre face de la médaille de l’insurrection
policière. L’inertie du pouvoir, sa tétanisation sont des signes très
inquiétants. Sait-on de quoi demain sera fait ?
Dans
la justice, le terreau de la pagaille résulte des manœuvres du réseau
justice PS devenu réseau de PS passés aux macronistes. Aucune dimension
idéologique là-dedans. Il s’agit juste de se faire de la place au soleil
à la place d’autres. En charge de ce réseau, du temps de Hollande qui
l’avait nommée au Conseil Constitutionnel : Nicole Belloubet, réputée
pour son aptitude à l’intrigue comme en témoigne sa trajectoire. Ce
réseau ainsi protégé avait petit à petit grignoté le terrain vers le
sommet des carrières à coup de promotions éclairs.
C’est
ainsi que madame Catherine Champrenault fut choisie en 2015 comme chef
du parquet de Paris dans l’avion qui ramenait François Hollande de
Guadeloupe. Il y avait rencontré sur place cette camarade de parti et
dans l’avion Ségolène Royal et Christiane Taubira soutinrent ardemment
sa nomination. Ségolène l’avait connue quand elle travaillait à son
cabinet de ministre de l’Éducation. Le réseau PS au ministère de la
Justice était en pleine construction. Mais cette promotion surprise du
parquet de la Guadeloupe au premier parquet de France fit l’effet d’un
passage d’un éléphant dans un magasin de porcelaine. Car il y avait eu
avant cela un autre épisode de manière forte en février 2014 où la Garde
des Sceaux avait convoqué le procureur de Paris pour lui demander de
quitter son poste au nom d’une sensibilité politique différente.
Champrenault n’ayant aucun titre qui la distinguait sur le plan
professionnel fut vue comme une redite de la main de fer. L’avis
favorable du Conseil supérieur de la magistrature fut acquis à une voix
près. De grandes figures de la magistrature furent expulsées du jeu sans
ménagement et même parmi elle des femmes comme Catherine Pignon,
ancienne présidente de la conférence des procureurs généraux, prouvant
que le sujet n’était pas la parité. Depuis il est acquis dans le milieu
judiciaire que tout est possible quant aux postes à pourvoir. Pour
complexifier la guerre des robes, une deuxième fracture s’opéra. Celle
des magistrats colorés à droite et passé chez Macron. Ceux-là ont donc
retrouvé sur leur pallier d’anciens rivaux devenus des alliés. Charmant
mais délicat quand le nombre des postes n’augmente pas.
Dans
ce contexte, ne commettons pas l’erreur de nos adversaires naguère. Ils
se réjouirent de nous voir en difficulté face aux perquisitions, puis
ils s’amusèrent de voir une manifestation de policiers devant notre
siège, puis ils se gaussèrent des procès-verbaux d’audition recopiés en
entier dans «Le Monde» et «L’Express» dans la dernière semaine de la
campagne européenne. L’avocat Dupont-Moretti nous proposa de la
camomille en nous voyant protester contre tous les abus de pouvoirs à
l’origine du procès qui nous a condamnés à Bobigny. Tous ces mauvais
coups étaient des révélateurs du mal profond qui ronge le système de
l’intérieur et accompagne sa dérive autoritaire. À présent, tous ceux-là
se découvrent eux-mêmes sur la sellette. Mais le danger factieux et la
guerre des robes menacent la substance républicaine elle-même.
Ce qui
est en cause ne concerne pas un parti ou une sensibilité politique. Tout
le monde est concerné par ces abus !
C’est une crise de l’État que nous
affrontons.

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