Bernard Gensane
Ne
pas oublier que les régimes fascisants au XXe siècle n'auraient pas
existé sans l’alliance objective de la grande bourgeoisie et du
Lumpenproletariat contre la classe ouvrière.
La mort d'un chauffeur de bus, Philippe Monguillot, a provoqué l'indignation en France. Pour Georges Kuzmanovic, fondateur de République souveraine, ce meurtre fait écho à l'impunité qui sévit en haut comme en bas de la société. Entretien.
RT
France : Comment réagissez-vous au décès de Philippe Monguillot,
chauffeur de bus violemment agressé à Bayonne le 5 juillet ? Au-delà de
la consternation, cette affaire revêt-elle, selon vous, une dimension
politique ou s’agit-il d’un simple fait divers ?
Georges
Kuzmanovic : On pourrait dire qu’il s’agit d’un fait divers tragique,
condamner et puis oublier sans en tirer les conséquences. Ce serait, je
crois une erreur grave. Ce meurtre fait suite à de nombreuses exactions
et crimes du même ordre. Voyez les cas du jeune Marin qui s’était
interposé à Lyon pour protéger un couple qui se faisait agresser pour un
simple baiser dans la rue : il a été roué de coups, plongé dans le coma
et souffre encore de lésions cérébrales. Après seulement trois ans et
demi de prison, on parle de libération de son agresseur. Il en va de
même pour le courageux barman de l’Assemblée nationale, Jean-Michel
Gaudin, qui avait porté secours à une femme violentée ; les agresseurs
l’ont tellement battu qu’il restera gravement infirme à vie et eux n’ont
écopé que de condamnations allant de cinq ans (un des agresseurs était
mineur au moment des faits) à sept ans, lesquelles ont toutes les
chances d’être réduites dans les années à venir. L’impunité de ce
nouveau lumpenproletariat fait écho à l’impunité des plus puissants de
notre société qui se délite par ses deux bouts. Cela crée nécessairement
un sentiment d’impunité pour ce type d’individus qui ne sont rien
d’autres que des prédateurs sociaux, de véritables bombes humaines
saturées de haine prêts à frapper quand bon leur semble. Ainsi hier, une
énième fois, un pompier était attaqué dans l’Essonne et blessé par
balle à la jambe. On pourrait se demander dans quel esprit malade vient
l’idée de tirer sur ceux qui viennent vous sauver, mais ce serait
psychologiser ce qui est devenu une dérive globale : les pompiers n’en
peuvent plus d’être attaqués sans cesse dans l’exercice de leurs
fonctions au service de leurs concitoyens. Il y a dans notre République
des zones de non-droit et il faudra un jour prendre le taureau par les
cornes avant que cela ne dégénère totalement, par le bas et par le haut.
Pour moi, le meurtre de Philippe Monguillot s’inscrit dans la
continuité d’une hausse de ce type de violences, mais également une
hausse substantielle des incivilités et tout simplement d’un
effondrement des simples pratiques de politesse. Cela dit quelque chose
de l’état de notre société, de la Nation.
RT
France : A droite, de nombreuses personnalités ont réagi en réclamant
la fin du laxisme et davantage de sévérité pour les agresseurs. La
justice est-elle trop clémente dans ce type d’affaires ?
GK
: Souvent, à droite, ce type d’événements tragiques entraîne, certes,
des condamnations immédiates et fermes – ce qui est une bonne
chose – mais sans que jamais cela n’entraîne une réflexion sur les
causes profondes du développement de ce type de criminalité. La droite
réclame plus de sévérité et fustige la clémence de la justice… tout en
oubliant sa responsabilité dans l’insuffisant financement de la police
et de la justice qui manquent autant de moyens que de personnels. C’est
bien sous la présidence de Nicolas Sarkozy que les effectifs de police
ont été gravement réduits, c’est sous sa présidence qu’a été abandonnée
la police de proximité et qu’a été instaurée une politique du chiffre
qui ne résout rien, bien au contraire. La droite réclame plus de
sévérité et fustige la clémence de la justice… tout en oubliant sa
responsabilité dans l’insuffisant financement de la police et de la
justice. Or, la droite a, durant les quarante dernières années, défendu
avec passion toutes les politiques néolibérales ou les exigences de
l’Union européenne quant à la réduction du financement des services
publics ; elle s’est souvent vautrée dans l’atlantisme le plus
complaisant en oubliant que ce qui accompagne le néolibéralisme
économique et le communautarisme étasunien, c’est cet individualisme
forcené qui n’a que faire de l’autre et de la société et qui est aussi
le terreau sur lequel fleurit cette criminalité barbare. « Dieu se rit
des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes »,
disait fort justement Bossuet. Je note que lorsque le pouvoir en ressent
le besoin, la police opère avec dureté et la justice est inflexible. Je
pense tout particulièrement à la répression policière et judiciaire du
mouvement des Gilets Jaunes : 12 000 arrestations, 3 000 condamnations
dont 1 000 à de la prison ferme, sans parler des énuclé(é)s, de ceux qui
ont perdu un membre ou des centaines de blessés graves… pour des
citoyens pour la plupart sans casier judiciaire et qui ne demandaient
qu’un peu plus de justice fiscale et sociale. Quand on veut on peut.
Emmanuel Macron a choisi ses ennemis, nous n’aurions pas choisi les
mêmes. Le problème global n’est pas le laxisme de la justice mais les
moyens dont elle dispose ainsi que la volonté politique d’agir. Il est
indispensable de repenser les sanctions envers les mineurs : on ne peut
pas les renvoyer chez eux, et donc laisser s’enraciner un sentiment
d’impunité, comme on ne peut pas les criminaliser plus qu’ils ne le sont
déjà en les envoyant dans des prisons (qui manquent de places, soit dit
en passant) remplies de condamnés de droits commun majeurs. Il faut
penser une punition réelle et forte mais adaptée. De manière globale, on
manque de République et d’un État fort, mais aussi de travail en raison
des délocalisations qui sont la résultante des traités de libre-échange
et des traités européens. Trop souvent également, le système éducatif
ne répond plus aux attentes d’insertions dans la société, les services
publics manquent, comme manquent le sens du devoir envers la communauté
nationale et la responsabilité envers les autres. Á République
souveraine, nous considérons que le service national – supprimé par la
droite rappelons-le – a été une faute grave, tant politique que pour la
cohésion sociale.
RT France : Á gauche, l’affaire a suscité moins de réactions politiques. Comment l’expliquez-vous ?
GK
: Á vrai dire, il y a eu beaucoup de condamnations à gauche dans le cas
du meurtre de Philippe Monguillot, mais la condamnation se fait souvent
en catimini, et une fois passée il n’y a pas de suites. Souvent il
s’agit de réagir seulement quand le débat public fait qu’on ne peut pas
ignorer médiatiquement tel ou tel crime. Les premières victimes de
l’insécurité sont les catégories populaires, qu’elles soient d’ailleurs
immigrées ou pas. D’abord, la gauche de gouvernement porte les mêmes
responsabilités que la droite de gouvernement sur ces 40 dernières
années : affaiblissement de l’Etat, suivisme des diktats de Bruxelles,
atlantisme, politiques néolibérales, mais une certaine gauche a bien de
la peine à se saisir de cette criminalité, à la condamner fermement et à
agir pour qu’elle cesse, car elle a peur de donner du grain à moudre à
l'extrême droite, peur que cela ne se transforme en haine envers les
migrants. Le problème c’est qu’une bonne partie de la gauche parle très
rarement d'insécurité, en ne se rendant pas compte que les premières
victimes de l’insécurité sont les catégories populaires, qu’elles soient
d’ailleurs immigrées ou pas. Or, la sécurité est la première des
libertés. Le combat contre cette criminalité insupportable est à même de
rassembler au-delà de tout communautarisme, d’origines ethniques ou
religieuses : la plupart des Français, quelles que soient leurs
origines, souhaitent vivre en paix et ne pas craindre les petits voyous
auxquels trop souvent un pouvoir corrompu a abandonné les quartiers et
leurs habitants. Sur le sujet de la sécurité, je pourrai citer George
Orwell, authentique « socialiste démocratique » dont je me sens proche
et qui, désabusé par « la gauche », déclarait « Ce qui me dégoûte le
plus chez les gens de gauche, particulièrement chez les intellectuels,
c'est leur ignorance crasse de la façon dont les choses se passent dans
la réalité. » On en est toujours là : le refus de voir la réalité et
donc d’agir dessus. Une partie de la gauche semble avoir oublié le
concept de lumpenproletariat développé par Karl Marx et qui
caractérise ces criminels qui s’en prennent d’abord aux travailleurs. Le
lumpenproletariat décrit toute cette frange du prolétariat qui a quitté
les classes populaires par le bas et où on retrouve les voyous, les
petits criminels, tous ces gens qui n’ont plus de conscience de classe,
qui sont immoraux, mal éduqués, individualistes ; ce sont des alliés
objectifs de l'oligarchie capitaliste car ils copient leur ethos : la
prédation violente pour soi et contre les autres. C’est aussi s’occuper
des catégories populaires, tâche normalement dévolue à la gauche, que de
la débarrasser de ce lumpenproletariat. La gauche actuelle semble même
incapable de penser le sujet.
RT
France : La nomination d’Eric Dupond-Moretti au poste de ministre de la
Justice fera-t-elle évoluer la situation, selon vous ?
GK
: Encore une fois, les problèmes sont structurels et sont la
conséquence des choix de société et des politiques néolibérales, du type
de construction européenne qui a été mis en place et qui ont affaibli
l’Etat et la République. Une personne seule n’y changera rien, surtout
en aussi peu de temps et encore moins un Eric Dupond-Moretti qui
critique la « sévérité des magistrats » et s’est déclaré contre les
prisons. Le laxisme a encore de beaux jours devant lui.
Les crapules du
type de celle qui ont tué Philippe Monguillot et tabassé des Marin ou
des Jean-Michel Gaudin, les violeurs (1% sont condamnés, alors que 200
viols sont perpétrés sur des femmes par jour en moyenne) ou la grande
criminalité en cols blancs peuvent encore sévir sans craintes,
malheureusement.

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