Nadia Sweeny
Politis questionne des « grandes » figures de l'histoire liées à
la colonisation.
Aujourd'hui le créateur de l'école gratuite, laïque et
obligatoire, qui fut également un grand défenseur de la « supériorité
raciale » des Français.
Plusieurs fois ministre de l’Instruction publique ou président du Conseil
entre 1879 et 1885, Jules Ferry (1832-1893) a fait voter une série de
lois créant l’école de la République autour d’un triptyque novateur :
gratuité, obligation, laïcité. Incontestablement, Jules Ferry est le
père de l’école républicaine. Mais il est aussi un défenseur de la
supériorité raciale et civilisationnelle des Français. « La France […] doit […] porter partout où elle le peut sa langue, ses mœurs, son drapeau, ses armes, son génie. […] Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. […] Il
y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour
elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures. »
Ne faisait-il qu’exprimer une opinion banale de l’époque ? Le
contre-discours que lui oppose Georges Clemenceau anéantit cette
croyance : « Regardez l’histoire de la conquête de ces peuples que
vous dites barbares et vous y verrez la violence, tous les crimes
déchaînés, l’oppression, le sang coulant à flots, le faible opprimé,
tyrannisé par le vainqueur ! […] Combien de crimes atroces,
effroyables, ont été commis au nom de la justice et de la civilisation ?
Je ne comprends pas que nous n’ayons pas été unanimes ici à nous lever
d’un seul bond pour protester violemment contre vos paroles », avait-il clamé.
Le colonialisme était bien l’autre grande affaire de Ferry. Président du
Conseil, il déclenche en avril 1881 une opération militaire contre les
Khroumirs pour envahir la Tunisie et y obtenir le protectorat français.
Il pousse les pions français au Congo et à Madagascar. Et il parachève
en 1885 la « pacification » du Tonkin (Nord Vietnam), au prix
d’une guerre contre la Chine, qui débouche sur la création de
l’Indochine française. Plusieurs statues lui ont été dédiées.
Contrairement aux idées reçues, elles n’honorent pas seulement son
action pour l’éducation. Sur l’édifice inauguré le 29 juillet 1896 dans
sa ville natale, Saint-Dié (Vosges), on lit « instruction populaire » et… « expansion coloniale ».
Deux statues identiques avaient aussi été érigées dans les colonies.
L’une à Haïphong, premier port d’Indochine, détruite après
l’indépendance en 1956 ; l’autre à Tunis, déboulonnée aussi. Les
populations colonisées n’ont retenu qu’un visage de Ferry, qui n’est pas
celui du grand instituteur. À Paris, sa statue, qui surplombe les
jardins des Tuileries, a été érigée par la Ligue française de
l’enseignement entre 1906 et 1910. Elle ne fait pas directement mention
de son « œuvre » coloniale. Mais derrière lui, en contrebas, devant le
« Génie de la République », représenté par un jeune homme brandissant le
drapeau français et le rameau de la paix, une table sur laquelle est
inscrit : Tunisie, Tonkin, Madagascar…
C’est devant cette statue que François Hollande s’est recueilli après
son élection à la présidence en 2012, pour symboliser l’engagement de
son quinquennat envers la jeunesse… Un grand aveu de l’ambivalence de la
gauche vis-à-vis de quelques-uns de ses personnages fondateurs. Avant
de saluer l’œuvre de l’ancien ministre de l’Instruction, Hollande
signifia ne rien ignorer des « égarements politiques » de Ferry, qualifiant sa « défense de la colonisation » de simple « faute morale et politique ».
Quand bien même celle-ci, fondée sur une idéologie profondément raciste, était au cœur de sa définition de la République.

Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire