Paul Morao
Le Premier Ministre a délivré hier son discours de politique générale.
Un propos marqué par l’annonce de très nombreuses mesures, taillées pour
contenter l’aile gauche de la majorité autant que la droite. Pourtant,
derrière la multiplicité des annonces, la continuité d’une politique
pro-patronale sur le terrain de la relance économique et des réformes
apparaît comme le véritable fil à plomb du programme du gouvernement.
Après l’interview en forme de mea culpa d’Emmanuel Macron le
14 juillet, critiquée pour son absence de mesures concrètes, Jean Castex
délivrait hier à l’Assemblée Nationale son discours de politique
général. Pendant une heure, le nouveau Premier Ministre, au profil très
technocratique, a égrainé de très nombreuses mesures pour tenter de
dessiner les « 600 jours » restant avant la fin du quinquennat.
Du Plan Vélo à la lutte contre l’islamisme : un nouvel « en même temps »
Après avoir introduit son discours en rappelant le caractère
historique de la crise traversée par la France qui « a mis en lumière de
manière très crue, nos difficultés et parfois nos défaillances, y
compris au sein de l’appareil d’Etat », Jean Castex a dessiné pendant
une heure l’agenda de son gouvernement. Un véritable patchwork, qui
additionne les mesures, et dont la cohérence semblait surtout résider
dans la nécessité pour le gouvernement de tenir ensemble les différentes
franges de la base sociale et de la majorité présidentielle pour
préparer 2022.
Ainsi, après avoir affiché l’ambition consensuelle de « réconcilier
les France », notamment la « France rurale » et la « France des
banlieues », Jean Castex a immédiatement pointé les « ennemis de la
France » à abattre : « terroristes, extrémistes, complotistes,
séparatistes, communautaristes. » Multipliant les thèmes gaulliens,
Castex a ainsi tenté de s’adresser à la fois à la gauche de la majorité
et à la droite.
Pour dialoguer avec la frange de centre-gauche de la majorité, Castex
a mobilisé des thèmes gaulliens, à l’image de la « participation »
mais aussi de l’annonce de la création d’un « Commissariat Général au
Plan », et misé centralement sur l’écologie ainsi que sur quelques
annonces « sociales ». Outre la promesse de revaloriser le
« territoire » par un nouvel acte de décentralisation, la mise en place
de repas à « 1€ » dans les CROUS pour les étudiants boursiers, ou la
revalorisation de 100€ de l’allocation de rentrée, Castex a ainsi
longuement développé des mesures écologiques éparses : lutte contre
l’« artificialisation des sols », « croissance écologique », « Contrats
de Développement Ecologique », « Plans Vélo », régulation de la
publicité, rénovation thermique des bâtiments. Un plan de 20 milliards
d’euros sur lequel parie le gouvernement pour reconquérir une partie de
son électorat séduit par EELV et déçu par le macronisme.
« En même temps », Jean Castex a largement investi le terrain
régalien et celui des réformes pour s’adresser à la droite. La « lutte
contre l’islamisme » et contre les « minorités ultra-violentes [qui]
s’en prennent aux forces de sécurité » a ainsi suscité un tonnerre
d’applaudissements dans l’assemblée, et Castex a promis une réponse « de
l’Etat ferme », annonçant au passage un projet de loi « contre les
séparatismes ». L’armée a également fait l’objet d’un hommage appuyé, le
Premier Ministre saluant la « remontée en puissance historique de nos
armées » et affirmant sa volonté de leur apporter « tous les moyens
matériels et humains nécessaires pour conduire leur mission ». Sur le
terrain de la Justice enfin, le Premier Ministre s’est saisi du thème
très droitier de « l’impunité » de la « petite délinquance » pour
annoncer la mise en place de « juges de proximité spécialement affectés à
la répression des actes d’incivilités du quotidien. »
Pourtant, si l’enfilage de ces mesures peut donner l’impression d’un
grand écart entre la gauche et la droite, la cohérence apparaît de façon
très nette sur le terrain de l’emploi et du projet de relance
économique, qui sera la colonne vertébrale de la politique du
gouvernement face à la crise à venir, mais aussi en ce qui concerne la
réforme des retraites. Par-delà les appels du pied à gauche et à droite,
qui tiennent en partie de la communication, le projet économique du
gouvernement s’ancre dans une orientation pro-patronale assumée.
Face à la crise économique, un projet pro-patronal assumé
Si Jean Castex a présenté l’emploi comme « la priorité absolue des 18
prochains mois », c’est en acceptant comme préalable les licenciements
et les faillites, contre lesquelles le gouvernement a souhaité mettre le
moins de barrière possible dans le cadre des mesures annoncées les
derniers mois. Ainsi, les milliards d’euros d’aides et de prêts garantis
pour les entreprises du transport aérien (Air France), de
l’aéronautique (Airbus, Daher) ou de l’automobile (Renault) ont été
versés sans conditions et suivis de plans de licenciements. De même, le
dispositif de chômage-partiel de longue durée autorise les licenciements
à condition que ceux-ci soient votés dans le cadre d’un accord
majoritaire avec les syndicats.
Les 100 milliards d’euros de nouvelles mesures annoncées par Castex
s’inscrivent largement dans la continuité de cette approche
pro-patronale. Pour favoriser l’embauche des jeunes, le gouvernement a
ainsi choisi d’offrir au patronat des baisses de charge à hauteur de
4000€ par an pour l’embauche de jeunes de moins de 25 ans touchant des
salaires allant jusqu’à 1,6 fois le SMIC. De même, 40 milliards d’euros
seront destinés au patronat de l’industrie, comprenant notamment des
baisses d’impôts de production. Des mesures qui sont à mettre en
perspective avec les annonces concernant directement la jeunesse.
Derrière les repas à 1€ au CROUS pour les étudiants, une mesure « choc »
conçue pour marquer l’opinion, le gouvernement n’a rien d’autre à
offrir que 400.000 contrats précaires à durée déterminé (contrats
d’insertion et services civiques) et 200.000 formations qualifiantes
sans promesses d’embauches à ceux qui seront en premières lignes des
conséquences de la crise économique.
De même, Jean Castex a tenu a réaffirmé son attachement aux très
néo-libérales réformes héritées du gouvernement Philippe. Concernant la
réforme des retraites, le Premier Ministre a expliqué souhaiter « la
disparition à terme des régimes spéciaux » tout en renvoyant la
discussion à ce sujet à la concertation. De même il a salué les réformes
Blanquer sur l’école, mais aussi promis de mener à terme la Loi de
Programmation Pluriannuelle de la Recherche (LPPR), réforme visant à
accentuer les logiques de financement dans l’enseignement supérieur
ainsi qu’à créer de nouveaux statuts précaires pour les
enseignants-chercheurs, deux réformes qui ont suscité de fortes
mobilisations dans l’Education Nationale et chez les
enseignants-chercheurs ces derniers mois.
Un « nouveau chemin » dont le cap reste identique : une offensive d’ampleur contre le monde du travail
Ainsi, si Jean Castex a tenté d’articuler un programme de mesures
permettant de contenter les différentes ailes de sa majorité, c’est sans
surprise dans la stricte continuité du projet néo-libéral macroniste
que se situera le nouveau gouvernement. Et si le Premier Ministre a tenu
a réitéré son appel à un changement de méthode et à la concertation,
c’est pour mieux pallier les fragilités de son gouvernement et faire
face aux dangers qui l’attendent.
En effet, si le projet du nouveau gouvernement a recueilli 345 votes
favorables, un score positif pour l’exécutif, ce projet devrait
rapidement faire face à la réalité de la rue. En ce sens, la
manifestation des soignants d’hier pour dénoncer l’imposture du Ségur
aux côtés des Gilets jaunes, est exemplaire de la colère qui existe dans
toute une partie de la population. De même, les plans de licenciements
qui se sont multipliés ces dernières semaines ont souvent fait face à
des réactions exemplaires des salariés qui, de TUI France à Nokia en
passant par la MCA Maubeuge se sont mobilisés et ont agrégé autour d’eux
de nombreux soutiens. Du côté de la jeunesse, les mobilisations
massives contre les violences policières et le racisme d’Etat et les
réactions vives et immédiates à la nomination d’un « gouvernement de la
honte » démontrent d’une large politisation qui pourraient s’avérer
explosive dans un contexte où les jeunes sont menacés d’une aggravation
de la précarité déjà rampante qui les touche.
Dans un tel contexte, la cooptation des directions syndicales dans un
« dialogue social » renouvelé pour discuter de l’ensemble des
orientations de la suite du quinquennat est un pilier central pour
éviter l’explosion en anesthésiant le mouvement ouvrier. Cette
perspective doit être combattue activement par tous les travailleurs et
syndicalistes combatifs, qui devraient exiger des directions syndicales
l’arrêt de toute négociation avec ce gouvernement au service des
patrons, et la construction d’un véritable plan de bataille à même de
faire converger les colères contre le gouvernement.
Un plan qui doit
partir du refus radical que les travailleurs ne paient la crise, et
articuler des mesures aussi fondamentales que l’interdiction des
licenciements, le partage du temps de travail et la lutte pour
l’embauche des précaires.

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