vendredi 24 juillet 2020

La vérité sur l’occupation n’est pas… casher !


Achiya Schatz

Jeune et pourtant déjà épuisé, le porte-parole de l’organisation israélienne Breaking the Silence se confie sur la difficulté de critiquer ouvertement l’armée en Israël et sur la volonté d’anciens soldats de témoigner des crimes de l’occupation.

Accusée de traîtrise par une droite nationaliste dont les médias se font le relais, l’ONG doit essuyer d’innombrables attaques en Israël et se tourne dorénavant vers l’international. 
« Lorsque j’ai fait mon service militaire, j’ai ressenti un décalage énorme entre ce que je pensais savoir des Territoires palestiniens et la réalité que je voyais de mes yeux. J’ai un parcours classique : j’ai grandi dans un village à côté de Jérusalem, au sein d’une famille religieuse et sioniste. J’ai ensuite fait l’armée dans une unité d’élite de combat, en charge du contre-terrorisme. Après mon service, je m’investis dans une mission de “hasbara” en Afrique du Sud. “Hasbara” signifie explication, éclaircissement, c’est un plaidoyer pro-Israël. L’idée est d’exposer ce qu’il se passe dans le pays sous un angle très favorable, car les médias du monde entier renvoient souvent une image négative du pays.

Entendre ces soldats dénoncer l'occupation, partager les mêmes angoisses que moi, ça a changé ma vie

Le “hasbara” n’est ni plus ni moins que de la propagande officielle de l’Etat. Je suis allé en Afrique du Sud pour parler à des jeunes Juifs, en répétant ces messages : nous sommes l’armée la plus morale du monde, on doit et on a le droit de nous défendre, de construire en Cisjordanie, etc. Mais je ne croyais plus vraiment en ce que je disais après mes trois ans de service, j’avais besoin de comprendre pourquoi. Le déclic s’est produit quand je suis allé faire un tour du côté de Breaking the Silence. Entendre ces soldats témoigner, dénoncer l’occupation, partager les mêmes angoisses que moi, ça a changé ma vie. Il y a un vrai besoin de rompre le silence sur ce qu’il se passe de l’autre côté. Je pensais savoir, car j’y suis allé en mission, mais cela concerne peu de monde finalement (20 % seulement des soldats servant dans une unité combattante opèrent dans les Territoires).

Les médias israéliens sont l'outil le plus efficace pour cacher l'occupation

Très vite, je m’investis dans l’organisation et deviens leur porte-parole en 2015 ; année qui marque un tournant avec l’enquête que nous avons menée à la suite de l’opération “Bordure protectrice” à Gaza. Nous avons filmé des témoignages de soldats avant de les envoyer aux médias. “Haaretz” en a publié quelques-uns, mais les autres journaux, radios et télévisions nous ont ignorés. Les médias israéliens sont l’outil le plus efficace pour cacher l’occupation, ils l’ont démontré ! Des semaines durant, des dizaines d’articles et de fake news à propos de Breaking the Silence ont inondé les médias. Si le messager (Breaking the Silence) n’est pas casher, le message n’est pas casher. Si tu consommes un message non casher, alors tu es en faute ! Et… la vérité sur l’occupation n’est pas casher.
Breaking the Silence devait être une alternative pour obtenir de l’information, mais nous n’avons pas réussi à atteindre ce but. On a abandonné l’idée de parler au public israélien, on s’est plus tournés vers l’international où nous trouvons un véritable écho. Nous faisons un travail d’enquête et d’archives sur les soldats qui servent l’occupation, ses mécanismes. C’est un témoignage indispensable pour les générations à venir. Je suis épuisé mais j’ai de l’espoir, car être désespéré est un privilège.

Tant qu’il y aura l’occupation, il y aura des gens pour la dénoncer. »

parismatch.com

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