Achiya Schatz
Jeune et pourtant déjà épuisé, le porte-parole de l’organisation
israélienne Breaking the Silence se confie sur la difficulté de critiquer
ouvertement l’armée en Israël et sur la volonté d’anciens soldats de
témoigner des crimes de l’occupation.
Accusée de traîtrise par une
droite nationaliste dont les médias se font le relais, l’ONG doit
essuyer d’innombrables attaques en Israël et se tourne dorénavant vers
l’international.
« Lorsque j’ai fait mon service militaire, j’ai ressenti un décalage
énorme entre ce que je pensais savoir des Territoires palestiniens et la
réalité que je voyais de mes yeux. J’ai un parcours classique : j’ai
grandi dans un village à côté de Jérusalem, au sein d’une famille
religieuse et sioniste. J’ai ensuite fait l’armée dans une unité d’élite
de combat, en charge du contre-terrorisme. Après mon service, je
m’investis dans une mission de “hasbara” en Afrique du Sud. “Hasbara”
signifie explication, éclaircissement, c’est un plaidoyer pro-Israël.
L’idée est d’exposer ce qu’il se passe dans le pays sous un angle très
favorable, car les médias du monde entier renvoient souvent une image
négative du pays.
Entendre ces soldats dénoncer l'occupation, partager les mêmes angoisses que moi, ça a changé ma vie
Le “hasbara” n’est ni plus ni moins que de la propagande officielle de
l’Etat. Je suis allé en Afrique du Sud pour parler à des jeunes Juifs,
en répétant ces messages : nous sommes l’armée la plus morale du monde,
on doit et on a le droit de nous défendre, de construire en Cisjordanie,
etc. Mais je ne croyais plus vraiment en ce que je disais après mes
trois ans de service, j’avais besoin de comprendre pourquoi. Le déclic
s’est produit quand je suis allé faire un tour du côté de Breaking the
Silence. Entendre ces soldats témoigner, dénoncer l’occupation, partager
les mêmes angoisses que moi, ça a changé ma vie. Il y a un vrai besoin
de rompre le silence sur ce qu’il se passe de l’autre côté. Je pensais
savoir, car j’y suis allé en mission, mais cela concerne peu de monde
finalement (20 % seulement des soldats servant dans une unité
combattante opèrent dans les Territoires).
Les médias israéliens sont l'outil le plus efficace pour cacher l'occupation
Très vite, je m’investis dans l’organisation et deviens leur
porte-parole en 2015 ; année qui marque un tournant avec l’enquête que
nous avons menée à la suite de l’opération “Bordure protectrice” à Gaza.
Nous avons filmé des témoignages de soldats avant de les envoyer aux
médias. “Haaretz” en a publié quelques-uns, mais les autres journaux,
radios et télévisions nous ont ignorés. Les médias israéliens sont
l’outil le plus efficace pour cacher l’occupation, ils l’ont démontré !
Des semaines durant, des dizaines d’articles et de fake news à propos de
Breaking the Silence ont inondé les médias. Si le messager (Breaking
the Silence) n’est pas casher, le message n’est pas casher. Si tu
consommes un message non casher, alors tu es en faute ! Et… la vérité
sur l’occupation n’est pas casher.
Breaking the Silence devait être une alternative pour obtenir de
l’information, mais nous n’avons pas réussi à atteindre ce but. On a
abandonné l’idée de parler au public israélien, on s’est plus tournés
vers l’international où nous trouvons un véritable écho. Nous faisons un
travail d’enquête et d’archives sur les soldats qui servent
l’occupation, ses mécanismes. C’est un témoignage indispensable pour les
générations à venir. Je suis épuisé mais j’ai de l’espoir, car être
désespéré est un privilège.
Tant qu’il y aura l’occupation, il y aura
des gens pour la dénoncer. »

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