dimanche 23 mai 2021

A propos de la publication de Mein Kampf

Antoine Manessis

Johan Chapoutot, spécialiste de l’Allemagne et en particulier du nazisme, professeur à la Sorbonne-Nouvelle (Paris-III), a justement soulevé une critique de fond à propos de la publication de Mein Kampf : "Cette focalisation sur Mein Kampf a l'inconvénient d'encourager une lecture hitléro-centriste du nazisme, depuis longtemps dépassée".

J. Chapoutot a parfaitement raison.  Ce livre, écrit dans les années 1920, et dont le succès dans les années 1930 fut tardif, doit beaucoup à la mobilisation de l'appareil du NSDA et aux médias complaisants à l'égard des nazis et bien sûr de la victoire de 1933, n'a pas une importance si grande. 

Dans Mein Kampf Hitler synthétise les thématiques de la droite völkisch, nationaliste, raciste, anti-marxiste, antisémite, anti-Lumières. Ce livre tente de poser Hitler comme leader dans la galaxie de l'extrême-droite allemande après le fiasco de son putsch de 1923. Son contenu n'aura pas un effet spécifique sur le déroulement des événements, ni sur la conception nazie du monde, remplacement de la lutte des classes par celle des races. On excusera ce schématisme et on lira avec profit La loi du sang et La révolution culturelle nazie deux remarquables ouvrages de Johan Chapoutot.

Reste que la mise en avant de Mein Kampf comme source du nazisme est erronée. Le fascisme hitlérien a bien d'autres ressorts et bien d'autres origines (lire Kurt Gossweiler Hitler l'irrésistible ascension?  ou La prise du pouvoir par Hitler de P-M de La Gorce, sans oublier dans un style plus littéraire l'excellent L'Ordre du Jour d'Eric Vuillard). Faire croire qu'un fou criminel est l'explication du nazisme est non seulement historiquement faux mais extrêmement dangereux pour le présent et l'avenir. Car le "ventre encore fécond" dont parlait Brecht et qui a produit le nazisme est le capitalisme. C'est ce fait incontournable et central que les idéologues du capital vont tout faire pour dissimuler.

Enfin on ne peut pas non plus faire abstraction de la conjoncture politico-idéologique qui est la nôtre. Mélenchon l'avait résumée ainsi sur son blog "Non ! Pas Mein Kampf quand il y a déjà Le Pen !". Il nous semble que le risque probable que C-News et autres torchons en fassent des tonnes et que Zemmour proclame que, finalement, Hitler a sauvé des juifs et voulu en finir avec les islamo-gauchistes de Moscou est fondé. Certes ce n'est évidemment pas l'intention ni de l'éditeur ni des historiens qui ont réalisé l'appareil critique de cette nouvelle édition. Mais l'enfer est pavé de bonnes intentions.

Mais on est en droit de penser que celle-ci n'apporte rien au débat historiographique d'autant que le sous-titre du livre "Historiciser le mal" nous fait un très mauvais effet : analyser un fait historique avec un concept comme le "mal" est franchement mauvais signe.

Antoine Manessis

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