Jean Gadrey
Nous avons pris à quelques-un-e-s (Jacques Berthelot, Jean Gadrey,
Susan George et Majdouline Sbaï) l’initiative d’un appel dont l’ambition
est de bloquer l’adoption par le Parlement européen d’un projet très
avancé, qui a exigé des années de négociations souterraines, à l’abri du
regard et des exigences de la société civile : un APE, accord dit de
partenariat économique avec 16 pays de l’Afrique de l’Ouest, sous la
pression de l’UE. C’est pour nous un TAFTA
(le grand marché transatlantique entre l’UE et les Etats-Unis) en pire.
En pire en tout cas pour les peuples d’Afrique de l’Ouest. J’ai déjà
consacré un billet à ce projet funeste et deux billets au projet TAFTA ou GMT, dont celui-ci.
Cet appel est assez court. J’aurai l’occasion, avec les trois
personnes qui l’ont initié, d’expliciter certains aspects de cet APE,
dont un mécanisme de règlement des différends entre les Etats et les
firmes multinationales qui serait à coup sûr bien plus désastreux encore
pour des pays pauvres que celui qui figure dans le projet TAFTA. Nous
espérons également que notre appel confortera la société civile
africaine, mobilisée depuis 14 ans contre ces projets d’APE, et qui va
encore mener des mobilisations dans les pays concernés, dont il semble
que les Parlements doivent se prononcer.
ATTENTION : n’envoyez pas de signatures individuelles à ce stade.
Notre intention est de réunir au cours de l’été des signatures d’une
part d’ONG et associations en Europe et en Afrique, d’autre part
d’élu-e-s ou anciens élu-e-s aux Parlements nationaux et au Parlement
européen. Nous en avons déjà recueillies plusieurs en quelques jours, et
non des moindres. Beaucoup d’autres vont arriver. Nous en rendrons la
liste publique probablement vers la fin août et nous déciderons alors,
en relation avec les organisations signataires, de lancer ou non une
pétition « grand public » hébergée par un site approprié.
TEXTE DE L’APPEL (version finale, 24 juillet) :
Le Parlement européen ne doit pas ratifier l’accord « de partenariat » entre l’Europe et l’Afrique de l’Ouest
Le 10 juillet 2014, à Accra, capitale du Ghana, les 16 chefs d’Etat
d’Afrique de l’Ouest ont signé un projet d’accord dit de partenariat
économique entre l’Union européenne (UE) et les 15 Etats de la CEDEAO
(Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest) plus la
Mauritanie. Il s’agit en fait d’un accord de « libre-échange » visant à
supprimer 75% des droits de douane sur les importations venant de l’UE
et à limiter leur politique commerciale au-delà des exigences de l’OMC
(1). Cet accord, s’il est ratifié par le Parlement européen, sera un
désastre pour les peuples d’Afrique de l’Ouest mais aussi pour ceux de
l’Europe. Il résulte de pressions exercées par les firmes
multinationales européennes, au service desquelles s’est mise la
Commission européenne, parvenant à entrainer des chefs d’Etat africains
qui sont restés insensibles devant les mises en garde répétées de leurs
sociétés civiles, mobilisées depuis 14 ans.
Les peuples européens n’ont rien à y gagner, au contraire. Cet accord
va favoriser leur agriculture la plus productiviste, pollueuse,
destructrice d’emplois, ainsi que certains secteurs industriels non
moins productivistes, exportateurs de biens de médiocre qualité, au
détriment de politiques d’agriculture durable, de souveraineté
alimentaire et de transition industrielle écologique. Il va encourager
l’importation par l’UE de matières premières brutes plutôt que la
réduction des bilans matières de la production européenne.
Les peuples d’Afrique de l’Ouest et des autres pays d’Afrique
subsaharienne et des 14 petites îles du Pacifique sous la menace de
semblables accords, ont tout à y perdre. L’APE SADC de 6 Etats de
l’Afrique australe a aussi été paraphé le 22 juillet. Les 12 Etats sur
16 d’Afrique de l’Ouest ayant le statut de PMA (pays les moins avancés)
ne pourront plus taxer les 10,6 milliards d’euros de produits qu’ils
importent de l’UE, d’où des pertes budgétaires considérables. Ce que
l’UE promet de leur verser comme contrepartie est un mirage : il n’y a
rien de plus que les sommes habituelles du Fonds européen de
développement – 4 euros par habitant et par an ! –, qui est un
financement des Etats membres hors budget communautaire, plus le
“recyclage” marginal d’autres fonds communautaires déjà programmés.
C’est lâcher la proie pour l’ombre.
Mais surtout, pour tous les pays concernés, c’est l’ensemble de leur
agriculture paysanne et vivrière, leur sécurité alimentaire et tous les
projets actuels de transformation sur place et de développement de
l’industrie régionale, qui seront frappés de plein fouet par une
concurrence européenne déloyale, destructrice d’emplois, et par une
dépendance accrue vis-à-vis des cours des marchés mondiaux. C’est le
pillage programmé de leurs ressources naturelles, du sol et du sous-sol.
Le développement endogène de la région et les projets d’intégration
régionale seront sacrifiés au bénéfice d’une économie tournée vers
l’exportation et fortement carbonée, avec des peuples réduits à importer
des produits subventionnés et de qualité douteuse venant concurrencer
leurs propres productions.
L’une des conséquences prévisibles sera une migration massive de
populations privées d’avenir dans leur pays, dans une situation où la
population d’Afrique de l’Ouest devrait passer de 302 millions
d’habitants en 2010 à 510 millions en 2030 – autant que dans l’UE
aujourd’hui comme en 2030! – et 807 millions en 2050, et dans un
contexte de réchauffement climatique particulièrement accentué dans
cette région.
Nous, citoyens, citoyennes, organisations de la société civile en
Europe et en Afrique, nous demandons aux élus européens et en
particulier à ceux du Parlement européen :
- DE REFUSER de ratifier cet accord humainement et économiquement scandaleux ;
- de ne pas sacrifier les peuples sur l’autel des profits d’une poignée de multinationales prédatrices.
- d’exiger des études d’impact indépendantes ;
- de s’engager en faveur d’Accords de Coopération et de Solidarité (ACS) qui ne soient pas basés, comme le sont les APE, sur un « libre-échange » qui menace les libertés et l’émancipation humaines.
- DE REFUSER de ratifier cet accord humainement et économiquement scandaleux ;
- de ne pas sacrifier les peuples sur l’autel des profits d’une poignée de multinationales prédatrices.
- d’exiger des études d’impact indépendantes ;
- de s’engager en faveur d’Accords de Coopération et de Solidarité (ACS) qui ne soient pas basés, comme le sont les APE, sur un « libre-échange » qui menace les libertés et l’émancipation humaines.
Une traduction anglaise de l’appel peut être téléchargée via ce lien call-to-civil-society-24-july-2014.pdf, et une traduction espagnole via cet autre lien trad-espagnol.pdf. Tous ces documents et d’autres figurent sur la page de Jacques Berthelot du site de l’organisation « Solidarité ».

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