Dans son numéro 413 de novembre 2015, le magazine Phosphore à destination des lycéens, publie un reportage photo sur le conflit en Ukraine intitulé : « La guerre à 20 ans », réalisé par Pete Kiehart, un photo-journaliste ukrainien.
Le reportage nous présente deux jeunes ukrainiens qui « ont cru devoir prendre les armes pour défendre leur pays, l’Ukraine, contre les forces séparatistes pro-russes. »
Les jeunes volontaires suivis par le journaliste et mis en scène
comme des « héros » servent de support à une narration partiale et
orientée du conflit, sur laquelle il serait cependant trop long de
s’attarder ici, et une vision apologétique de la violence armée.
La première image présente Ruslan, sur deux pleines pages, en train de nettoyer son arme « qu’il n’hésitera pas à utiliser en mission sur le front, à quelques kilomètre de là. »
L’axe de traitement journalistique est d’emblée fortement affirmé :
le reportage donnera à voir de jeunes « guerriers » qui défendent leur
pays, dans la lignée de certaines productions hollywoodiennes où le
conflit armé est réduit à sa dimension d’affrontement viril. Pour faire
bonne mesure, l’article s’attache également au personnage de Ruslana, le
pendant féminin de Ruslan. On peut ici s’interroger sur le message
véhiculé à travers l’attachement et la mise en lumière de figures
combattantes féminines dans le cadre d’un conflit armé. S’agit-il de
montrer que le combat armé n’est plus le monopole de la virilité mais
que les femmes peuvent aujourd’hui prendre toute leur part à la violence
au nom de l’égalité des sexes ? Le magazine Elle avait déjà réalisé un
reportage sur les « femmes combattantes » qui participait de cette
logique, dans le cadre du conflit ukrainien en novembre 2014, avant de
devoir s’excuser auprès de ses lecteurs : l’égérie ukrainienne mise en vedette dans le magazine appartenait en effet à la mouvance néo-nazie.
Phosphore est malheureusement tombé dans le même travers et son héroïne féminine, Ruslana, est membre de la mouvance néo-nazie ukrainienne, largement représentée dans les bataillons de volontaires
qui combattent les indépendantistes russophones de l’est du pays. Les
lecteurs ne seront cependant jamais informés de ce fait par le magazine,
qui présente Ruslana comme une « combattante de la liberté ».
L’appartenance de l’héroïne de Phosphore, Ruslana, à la mouvance
néo-nazie est parfaitement identifiable sur la photographie figurant en
page trois du photo-reportage et qui la présente en compagnie de Ruslan
et de leur instructeur. La jeune fille, en tenue militaire et
débardeur, arbore un symbole nazi très clairement visible, tatoué sur
son bras gauche : le « soleil noir ».
Ruslana,
l’héroïne du magazine Phosphore du mois de novembre. On peut voir sur
son bras droit le tatouage du «soleil noir », un des symboles de la
mystique nazi…
Le « soleil noir, » sur le sol du château de Wewelsburg, qui abrita le centre de formation des cadres de la SS…
Deux pages sont consacrées par le magazine Phosphore à
Ruslana, et plus particulièrement à sa formation de sniper, lui donnant
largement la parole. La jeune néo-nazie commente ainsi un exercice de
tir de précision :
« C’est très difficile de décrire ce que tu ressens quand tu
t’allonges, là. L’adrénaline monte, il faut le vivre pour comprendre. »
On pourra regretter que l’excitation et l’adrénaline ressentie par la
jeune néo-nazie derrière son fusil soient ainsi mises en avant sans la
moindre distance critique. La dernière partie du reportage est consacrée
à un entretien où la jeune femme peut développer ses motivations. Elle
affirme ainsi s’être engagée pour que son pays soit « complètement souverain et que tous ses habitants ressentent ce que c’est que de vivre en liberté. »
Elle précise par ailleurs avoir pour modèle Chris Kyle, le héros du
film polémique « American Sniper » basé sur l’histoire vraie d’un sniper
américain revendiquant 255 ennemis abattus en Irak… On peut ainsi
légitimement s’interroger sur la conception de la liberté qui peut être
défendue par une néo-nazie de 19 ans ayant pour modèle le tueur le plus
efficace de l’armée américaine en Irak et qui est ainsi véhiculée par le
mensuel Phosphore auprès des adolescents…
Si la rédaction du magazine peut légitimement avoir été trompée, par
ignorance ou négligence, comment le photo reporter ukrainien auquel a
été confié la réalisation de l’article et qui a conduit les entretiens
pouvait-il ne pas être au courant de l’idéologie néo-nazie à l’œuvre au
sein des bataillons de volontaires engagés dans le conflit ? Le
bataillon Aïdar, qui opère en première ligne, est en outre accusé de
crimes de guerre par l’ONG Amnesty International qui pointe notamment de nombreux cas d’enlèvement, de torture, et de possibles exécutions.
Au final, le portrait de l’engagement armé dressé par le magazine Phosphore
à l’intention des jeunes semble celui d’un film d’action hollywoodien
avec d’un côté les « gentils » (ici les ukrainiens), et de l’autre les
« méchants » (les russophones de l’est du pays), ce manichéisme
autorisant les jeunes héros à se « réaliser » dans la violence armée,
passant sous silence les drames et les crimes de guerre qui sont la
conséquence inévitable du sentiment d’impunité qu’il procure,
manichéisme d’ailleurs largement fabriqué et encouragé à cet effet par
la propagande militaire.
Le rôle d’un magazine comme Phosphore, qui tient une place
importante dans la presse jeunesse, et est présent dans l’immense
majorité des Centre de Documentation et d’Information du système
scolaire français ainsi que des médiathèques municipales, ne serait-il
pas au contraire d’apporter une distance critique face à l’exacerbation
de la violence guerrière et son héroïsation ? Lorsque cette dernière est
portée, comme c’est le cas ici, par des acteurs à l’idéologie
ouvertement néo-nazie, cela ne relève-t-il pas d’un manquement à la
déontologie journalistique la plus élémentaire ?
arretsurinfo.ch

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