mardi 6 septembre 2016

En attendant le burkini topless

La tortue gracile           

La tortue, qui n’a guère le choix de son costume de plage et qui est par nature condamnée à rester toute la journée à la maison, même quand elle s’aventure sur le sable fin, s’est peu sentie concernée par la polémique qui a agité la close sphère médiatico-politique cet été. Jusqu’à ce qu’elle découvre cette photo, publiée par un magazine féminin hebdomadaire destiné aux femmes féminines, daté du 26 août 2016, présentant une créature accoutrée de l’objet du scandale.

La tortue, dont l’origine se perd dans la nuit des temps, bien avant la civilisation de l’image, a pu réaliser à cette occasion que c’était la première fois qu’elle voyait de ses yeux vu… un burkini. La parure lui a semblé plutôt seyante, et même assez sensuelle, vu d’une espèce accoutumée à fantasmer sur le mode : « moins on en voit, plus on imagine ». Elle s’est laisser aller à penser que le fichu en question renvoyait une image moins dégradée des femmes que ces coupes-crottes mal ajustés qu’il aurait valu la peine de présenter en contre-champ sur la serviette d’à côté, et qui mettent en valeur les capitons, la peau d’orange, les vergetures, les varices et les muscles flasques des lectrices dudit magazine.
J’ai failli me ressaisir en me disant que cet accoutrement, aussi sexy fût-il, véhiculait tous les symboles de la soumission de la femme aux ordres religieux, machistes et archaïques, et qu’il représentait un défi à toutes les Républiques… qui n’en sont déjà plus. Et puis j’ai senti comme une sorte de découragement en feuilletant le reste du magazine, dont l’ode à la féminité s’étalait au fil des 123 pages de publicité consacrées – pleine page – à des enseignes de mode et de produits de luxe, dont on connaît le dévouement à la cause des femmes et à leur émancipation. Dans l’ordre d’apparition : Dior, Chanel, Louis Vuitton, Dolce & Gabbana, Gucci, Saint Laurent, Céline, Miu Miu, Valentino, Bottega Veneta, Chloé, Fendi, Kenzo, Ralph Lauren, Pomellato, Givenchy, Clinique, Hermès, Jimmy Choo, Tod’s, Versace, Moncler, Carven, Giorgio Armani, Chanel, Longchamp, Salvatore Ferraganno, Michael Kors, Yves Saint Laurent, Roberto Cavalli, Hugo Boss, Guerlain, Isabel Marant, Diesel, Paul Smith, Paul & Joe, Mauboussin, Max Mara, Zadig&Voltaire, Majestic Filatures, Simona Barbieri, Leonard, Issey Miyake, Sandro, Calvin Klein, Repetto, Gérard Darel, Ofée, Maje, Coach, The Kooples, Bas&sh, Marina Rinaldi, Manoush, Pablo, Liu Jo, Georges Rech, Attilio Giusti Leombruni, Claudie Pierlot, Caroll, Minelli, Naf Naf, Ikks, Reiko, Mes Demoiselles, Berenice, Desigual, Texto, Devernois, Derhy…

J’ai pensé qu’une pétition à l’initiative des lectrices dudit magazine, dénonçant la soumission des femmes aux fantasmes (fantasmés) de la gente masculine et déplorant leur enrôlement dans la secte du big-business – priant Pecus à genoux, aussi écumantes devant leurs vitrines que les escargots qui remontent mon allée – ne pourrait jamais recueillir autant de signatures, et d’aussi prestigieuses.

La tortue gracile

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