Viktor Dedaj
Il y quelque chose de commun entre la caste de la bourgeoisie
médiatico-politique et certaines épreuves de gymnastique : les figures
imposées.
Chez les uns comme chez les autres, votre prestation est
prédéfinie et jugée en fonction de votre capacité à reproduire les
enchaînements, les contorsions, les codes, us et coutumes que l’on
attend de vous. La fourchette doit être présentée à droite de
l’assiette. Le verre à eau de ce côté là du verre à vin. Et malheur à
celui qui poserait un coude sur la table.
Dans une telle ambiance,
où le respect de la forme constitue votre droit au respect tout court,
tout, ou presque, vous sera pardonné. Vous pourrez dîner avec les plus
grands salauds de la terre, et même vous faire prendre en selfie avec
eux, pour peu que vous prononciez quelques phrases clés qui ne trompent
personne mais font partie des contorsions imposées. Vous pourrez non
seulement dîner avec de tels salauds mais pourriez même en être un, ou
le devenir, pourvu que la musique soit bonne et le vin bien choisi.
Dîner du CRIF, rencontre de Davos... ce ne sont pas les exemples qui
manquent.
Comme dans tous les milieux archi-codifiés, les lignes à
ne pas franchir sont invisibles aux yeux des néophytes. Dans ces
milieux-là, vos colères – feintes ou non – doivent être « mesurées »
(comme la plupart de vos propos, d’ailleurs). Dénoncez un génocide en
tapant du poing sur la table, et vous recevez en retour des froncements
de sourcils, et quelques qualificatifs bien sentis. Soyez vous-même
l’auteur du génocide en question, mais n’en parlez que par allusions
indirectes enrobées de quelques références géopolitiques parsemées de
mots tels que « liberté », « lutte contre le terrorisme »,
« stabilité », « intérêts », et votre auditoire vous gratifiera d’une
écoute attentive et polie. Quelques applaudissements viendront
probablement ponctuer votre prestation minable.
Faites assassiner un journaliste dans un consulat et votre image risque d’être « écornée » (selon FranceInfo, 14/10/2018). On est contents de savoir (quand même) que le risque existe.
Ces
dernières années, les propos littéralement orduriers des dirigeants
israéliens ont dépassé leur quota habituel, mais la fourchette était
bien à droite de l’assiette.
Il paraît que Jean-Luc Mélenchon est « coléreux ». Moi aussi.
Il
paraît qu’il lui arrive d’« insulter » des journalistes (quelle manque
d’étiquette envers une profession qui n’en a plus). J’en ai souvent
envie aussi.
Il paraît qu’il tape parfois du poing sur la table. Apportez-moi donc cette table que je lui tape dessus aussi.
En
en mot comme en cent, les offuscations des médias ne sont pas les
miennes alors que les colères de Jean-Luc Mélenchon le sont, et plutôt
deux fois qu’une. Et ces colères seraient probablement aussi les vôtres
sans l’insupportable hypocrisie des faiseurs d’opinion qui nous
entourent.

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