Mathieu Morel
De deux choses l’une,
comme disait l’autre regretté : « soit [qui vous savez] est un con et ça
m’étonnerait tout de même un peu, soit [le même] n’est pas un con et ça
m’étonnerait quand même beaucoup ».
À vrai dire,
enmêmetemptisme oblige et tout devant être relativisé, je suis de plus en plus
tenté de dire que c’est peut-être un peu des deux à la fois.
Il y a d’abord le con « niais ». Celui qui, tel l’adolescent en
ébullition hormonale, l’écrivain distingué ou le trappeur pustuleux des
sorties d’écoles, manifeste sa gaieté primate au cri de « gnéééééé ». La
menue différence étant qu’ici, ça n’est pas « gnééééé fifille » mais
« gnééééé fotooooo, copaiiiiiin, coooooooool ». Ce con-là fait tout pour
la coolitude, pour qu’on le voie arborer son sourire niais de celui qui
« ne comprend rien mais n’en pense pas moins ». Il appelle à la
mansuétude : il faut tout lui pardonner puisqu’il est trop con pour
mesurer ce qu’il fait. C’est aussi le con de la génération « réseaux
sociaux » : il poste des photos de son cul et se plaint ensuite qu’elles
aient été partagées par des malveillants. Il transforme l’Elysée en
lupanar disco et ses déplacements officiels en raouts sado-masochistes
mais… il a « pas fé esseprès » et y a des méchants qui font rien qu’à
lui dire des méchanteries.
Ce con-là, isolé,
n’est en général pas trop dangereux, souvent excusable et parfois même
récupérable.
Mais il y a l’autre
(le double maléfique, peut-être ?). Le sale con, le con caïd, le con qui toise,
le con qui braille « c’est moi l’chef et si t’es pas content, viens-y
viens-y viens-y » et qui, lorsqu’on le prend au mot, court se cacher dans
les toilettes de l’école après avoir ameuté ses sous-cons (souvent de la
catégorie précédente, d’ailleurs) pour le protéger. À court ou moyen terme, il
s’en sort plutôt pas mal : pendant que tous les autres se tapent sur la gueule
à la récré, il ira le dire à la maîtresse, qui lui donnera un bon point (et
plus si affinités). Ce con-ci ne se sent exister qu’en écrasant l’autre de tout
son dédain – ce qui lui est d’autant plus facile que, comme on vient de le
voir, lorsque « l’autre » commence à en avoir un peu marre, ce con-là a
toujours une subite envie d’aller aux WC ou de montrer ses coloriages à la
maîtresse. L’intendance, c’est un truc de piétaille. Ce con-là ne jubile que
d’une chose : se mirer, s’exhiber et, devant son image, s’imaginer en
« peuple » acclamant dévotement son chef. C’est le con
« selfie » : il poste crânement des photos de l’autre face de son cul –
celle avec laquelle il fait l’hélicoptère pour épater manman – pour noter les
noms de ceux qui s’émerveilleront (« bieeeeeeennn ! Vous serez bon pour
̶l̶a̶ ̶m̶i̶l̶i̶c̶e̶ le maintien de l’ordre ») et de ceux qui ne
s’émerveilleront pas (« pas bieeeeennnnn, avez-vous bien conscience que ce
sont des gens comme vous qui font émerger des dictatures, voire le nazisme ?
Tiens, d’ailleurs, par prudence, on vous défonce préventivement la tronche et
si on a le temps, on tâchera de vous condamner en bonne et due forme. Comment
ça « il faut un procès » ? C’est nouveau, ce truc ? Avec avocats à la
défense et tout le tintouin ? Ben tiens… ça me donne justement une idée de
réforme pour plus d’efficacité et moins de temps perdu).
Il n’en a certes pas
l’exclusivité mais « chimiquement », il faut reconnaître que l’olibrius
qui nous… « occupe » (…) en coche avec un zèle particulier d’élève
modèle toutes les cases. Il y a des cons, avérés mais raisonnables, qui
alternent la niaiserie et la morgue. Certains, plus élaborés, les fusionnent. À
donf ! « Ze roulze, poute-you les in ze ass, ich don’t avoir rien à foutre,
ich bin votre CHEF ande it ize MEINE PREÛÛÛÛÛÛÛJEEEEEEETTTTT. »
Ceux-là sont
irrécupérables. Ils sont dangereux, ils osent tout (« c’est à ça qu’on
les… etc ») et comptent sur notre inclination à leur trouver des excuses
– oui, nous : les séditieux, les factieux, les 6févriertrentequatristes, les
infâmes et sanguinaires bolcheviques, les abjects rouges-bruns, les infects
fascisants – pour se barrer piteusement par le vasistas avant de revenir immaculés
par la grande porte. Leur tête en papier mâché sur une pique, c’est de la
« violence anti-républicaine » (pouf pouf). Tandis que leurs bottes qui
écrasent la nôtre, c’est du dialogue social entre « réformistes ».
Qu’y a-t-il, pourtant,
de si compliqué à comprendre dans le fait que si, à chaque fois, les gueux ont
dû en arriver à des actions violentes (et attention : pour l’heure, on n’en est
qu’à des « happenings » potaches, des autocollants sur des permanences,
des marionnettes sur des bâtons, des guillotines en carton, des
« houhou » pendant des cérémonies onanistes de voeux auxquelles
personne ne croit, où tout le monde s’emmerde notoirement mais où le gratin –
ou ceux qui aspirent à s’y frotter – se doit de paraître et parader), ça n’est
qu’après avoir constaté amèrement que la non-violence ne résolvait jamais rien.
Il n’y a que des Attali pour se lamenter sans vergogne ni pudeur que toutes nos
républiques – les cinq à ce jour – sont nées sur des ruines. Mais QUI, à chaque
fois, a fait le choix – et à l’encontre de la mission qui lui était confiée –
de souffler sur les braises ? Qui avait le pouvoir d’éteindre l’incendie ?
Qui, dans une
démocratie imparfaite, perfectible mais à peu près fonctionnelle, a les clés
pour qu’on puisse résoudre collectivement des problèmes avant que la violence
renverse la table ? Qui ?
Le con suprême. Le
bourgeois gentilhomme. Assez con, en outre, pour brailler que les clés sont à
Bruxelles et qu’en plus, ça l’arrange. Bruxelles n’a jamais exigé qu’on tabasse
ou qu’on mutile les manifestants, certes. Mais le « rêve horreupéen »
mérite bien qu’on prenne quelques libertés avec les principes. « C’est le
plus beau projet du XXe siècle », psalmodiait encore, vibratos compris, un
porte-parole LR sur Radio-Pris ce matin. « Rassurez-nous, vous n’êtes pas
pour le Frexit ? », lui demandait le journaliste – non-militant – Demorand.
« Ca va pas la tête ? » lui a répondu l’autre. « Nous, on est
super-européens mais pour une Europe super-chouette ». Bigre ! Ca change
tout.
Dire qu’on est passés
à deux doigts d’une République de Weimar super-chouette, d’Accords de Munich
trop swag, d’un Armistice sympa, d’une Collaboration constructive, d’une
Gestapo cool et qu’au lieu de ça, des salauds de jusqu’au-boutistes sectaires
ont fait foirer toutes les chances d’infléchir le nazisme « de
l’intérieur »…
Avec le genre de con
polymorphe qu’on se farcit, on n’est pas près de comprendre d’où vient le
problème puisque le sien, à lui et à l’adversaire opportuniste qu’il a opportunément
adoubé, c’est de le faire perdurer en dépit de toute logique tout en s’assurant
qu’il a désormais les mains libres pour convaincre par la menace ceux qu’il n’a
pas noyés dans la confusion.
« C’est pas la
dictature », fanfaronne le con qui se gausse.
Non. C’est Ubu, 1984
et Rhinocéros en même temps.
En attendant le
Meilleur des mondes. « C’est pas la dictature », non, juste un
truc bien moins franc et beaucoup plus obscène.

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