Denis Sieffert
On ne peut pas reprocher au professeur Raoult d’avoir essayé, mais on
peut lui faire grief de se défendre davantage en politique qu’en
scientifique, et d’avoir déplacé le débat sur sa personne.
Le grand historien Marc Bloch n’aimait pas que l’idéologie fasse
irruption dans sa science. Il illustrait cette méfiance d’une formule : « Partisans et adversaires de Robespierre, cessez de vous quereller, et dites-nous seulement quel fut réellement Robespierre ».
L’affaire de l’hydroxychloroquine, qui n’en finit pas de rebondir,
donne un exemple inquiétant de ce mélange des genres que redoutait Marc
Bloch. Quand l’efficacité d’une molécule se juge à l’audimat. Et quand
tout le monde a une opinion, alors que personne ne sait… On croyait,
nous autres, pauvres ignorants, tenir enfin un bout de vérité lorsque la
prestigieuse revue britannique The Lancet a rendu
publique une étude géante concluant que le médicament n’avait non
seulement aucune efficacité contre le coronavirus, mais qu’il présentait
de surcroît des risques sérieux ayant entraîné des complications
cardiaques chez quelques-uns des quinze mille patients répertoriés. On
le croyait d’autant plus que The Lancet était la quatrième
revue à parvenir à peu près à la même conclusion. Mais c’était sans
compter avec la pugnacité du professeur Raoult, qui s’est empressé de
qualifier de « foireuse » l’étude de The Lancet. Et de
faire donner quelques-uns de ses affidés pour nous dire à quel point
cette revue et toutes les autres étaient incompétentes et corrompues.
Du coup, le débat n’en finit pas de dériver. Et
c’est cette dérive qui nous intéresse et nous inquiète, parce qu’elle
nous dit quelque chose du moment politique que nous vivons. Il faut dire
que le professeur, qui s’était déjà singularisé dans un passé récent
par son climato-scepticisme (« le réchauffement climatique, moi, à titre personnel, je ne le vois pas [1] »),
est le premier responsable de ce glissement. Son triomphalisme aux
premières heures de la pandémie a pu faire croire au remède miracle.
Cette publicité imprudente lui a attiré le reproche de n’avoir pas livré
les informations qui auraient fiabilisé sa méthode. Pourquoi ne
l’a-t-il pas fait ? Mystère. Un manquement à l’éthique suggère le
professeur Axel Kahn (2), qui ne nie pas, par ailleurs, « la grande valeur »
de l’infectiologue marseillais. La suite est plus problématique encore.
Une banderole géante de soutien à Didier Raoult s’est déployée au
fronton de l’Institut hospitalo-universitaire qu’il dirige. Les réseaux
sociaux se sont enflammés pour soutenir celui qui était devenu la
victime des grands labos et des élites parisiennes. Et voilà même qu’une
camionnette publicitaire sillonne les rues de Marseille pour assurer la
publicité du grand homme, portrait géant à l’appui. Si le mot populisme
a encore un sens, c’est bien ici.
Aux critiques, le professeur a répondu, disons orgueilleusement, que ses collègues du comité scientifique « ne sont pas au niveau ».
Comme la plupart de ses pairs, il s’est pourtant beaucoup trompé, et
sur un ton qui n’admettait pas la réplique. Le 21 mars, dans un
entretien à La Provence, il risque un pronostic : « On en est à 500 morts. On va voir si on arrive à en tuer dix mille, mais ça m’étonnerait ». Il se gaussait de « cette espèce de soufflé anxiogène qui monte ». Ajoutant, pour finir : « Je suis scientifique, c’est ce qui manque dans notre pays. » Et encore : « Dans mon monde, je suis une star mondiale. »
Narcisse en son miroir… On ne peut pas reprocher au professeur Raoult
d’avoir essayé, mais on peut lui faire grief de se défendre davantage en
politique qu’en scientifique, et d’avoir déplacé le débat sur sa
personne. Mais il n’est pas seul responsable de cette dérive. De
nombreuses personnalités politiques sont montées au créneau pour le
défendre, voyant sans doute en lui un nouveau « gilet jaune ». Pourquoi
pas ? Mais alors, on est loin du coronavirus…
Comble de malchance, le médicament miracle de
l’infectiologue marseillais a sur terre deux supporters encombrants :
Donald Trump et Jair Bolsonaro, figures grotesques et dangereuses du
populisme mondialisé. Il ne manquait plus à ce tableau que l’inquiétant
Michel Onfray, qui vient de recruter le professeur au milieu d’une belle
galerie de droite extrême, pour lancer sa revue Front populaire.
Onfray fait lui aussi partie de ces célébrités, nombreuses de nos
jours, qui ont trouvé un truc pour exister : ils « brisent des tabous ».
Ce sont généralement des portes grandes ouvertes qu’ils enfoncent avec
fracas. En fait de tabou brisé, Onfray donne la parole à toutes les
nuances de l’extrême droite. Comme si celle-ci était sevrée de médias.
Et Didier Raoult se retrouve là, rebelle parmi les rebelles, quoique
soutenu par à peu près tout l’establishment politique de la droite
marseillaise. Ce populisme rance a si bonne presse qu’Emmanuel Macron
s’est dit qu’il n’y avait pas de raisons qu’il n’en profite pas lui
aussi. Il a donc rendu une visite fortement médiatisée à Didier Raoult,
semblant prendre parti dans une polémique à laquelle, comme nous, il
n’entendait rien. Puis il a téléphoné à Éric Zemmour pour l’assurer de
son soutien, après que le provocateur extrême-droitier eut été insulté
dans la rue. Puis au comique poujadiste Jean-Marie Bigard, qui
l’interpellait sur le mode « Rouvre les bars ! ». Enfin, il a appelé le
vicomte de Villiers, héritier des Vendéens d’Ancien Régime, pour
l’assurer que le Puy du Fou rouvrirait avant tout autre spectacle
vivant.
Le Président ratisse large. Il veut sans doute faire peuple.
Quelle piètre idée il se fait du peuple ! Mais il contribue surtout à
entretenir un climat politique délétère.
(1) L’Obs du 30 avril.
(2) « C à vous », le 19 mai.

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