Denis Sieffert
Si la colère fait suite à la mort d’un homme, après tant d’autres, et à
l’impunité des flics, elle puise aussi dans des racines plus profondes.
Les populations noires et hispaniques subissent dramatiquement la vague
de chômage qui déferle sur les États-Unis. Et la maladie frappe durement
ces communautés surexposées.
La scène se passe le 22 décembre 2016, à Las Vegas. Un militant du
mouvement Black Lives Matter est expulsé manu militari d’un meeting de
Donald Trump. Des cris « tuez-le ! » et « mettez le feu à ce salaud » fusent de la salle. Du haut de la tribune, Trump exulte : «
Moi, j’aime le bon vieux temps. Vous savez ce qu’on faisait autrefois à
des types comme ça ? On les sortait sur un brancard. (1) » Non, on
ne sortait pas les Noirs sur un brancard – pour une fois, Trump n’a pas
osé –, on les lynchait et on les pendait, comme dans le chant lugubre
et désespéré de Billie Holiday : « Southern trees bear strange fruit ». Les arbres du sud ont un fruit étrange. Le texte décrit « les yeux révulsés et la bouche déformée »
des suppliciés. Ce devait être ça, la grimace de George Floyd,
asphyxié, comme par pendaison, sous le poids du flic Derek Chauvin, le
25 mai à Minneapolis. La capitale du Minnesota n’appartient pourtant pas
à ce sud chanté par Billie Holiday, c’est une ville du nord, d’un État
en bordure de la frontière canadienne. Mais elle a aussi ses meurtres
racistes à répétition. Deux Afro-Américains sont tombés en 2015 et 2016
sous les balles de la police locale. Crimes à jamais impunis.
Quant au dénommé Derek Chauvin, son comportement
violent lui avait déjà attiré dix-huit plaintes, sans dommage pour lui.
Et il a encore fallu cinq jours de manifestation pour qu’il soit
interpellé et tout juste inculpé d’homicide involontaire. Tandis que ses
trois acolytes, qui jouaient les vigies pendant que Floyd agonisait,
sont pour l’instant libres comme l’air. Quand il soutient et encourage
la violence raciste de ses supporters, comme à Las Vegas, ou lorsqu’il
déploie une rhétorique de répression, comme lundi dernier, Trump ne fait
pas que céder à ses pulsions. Il entretient surtout un fonds de
commerce politique. Car son socle électoral est là, primitif, sauvage et
inusable. Il sait qu’il en aura besoin en novembre prochain. Et il se
sait le porte-parole de cette Amérique qui n’a jamais cessé d’exister
depuis qu’en 1962 Kennedy faisait accompagner par l’armée le jeune James
Meredith pour que celui-ci ne se fasse pas lyncher sur le chemin de
l’université. C’est pour plaire à cette clientèle que Trump dénonce les «
anarchistes », et demande qu’ils soient classés « terroristes », niant
par la même occasion le caractère massif des manifestations. La violence
présidentielle est telle qu’il s’est exposé à la réprimande de Twitter
après qu’un tweet eut encouragé « les gens bien à faire usage d’une force écrasante contre les méchants ».
On comprend pourquoi la colère des manifestants est allée jusqu’aux
abords de la Maison Blanche, et pourquoi le président des États-Unis a
dû être transporté en hâte dans un bunker. Ce qui a donné un caractère
éminemment politique à un mouvement qui devenait soudain plus qu’une
révolte.
Ce sont aujourd’hui 75 villes qui sont le théâtre
d’une explosion qui a gagné Toronto et Montréal. Si la colère des
manifestants fait suite à la mort d’un homme, après tant d’autres, et à
l’impunité des flics qui jouissent de ce qu’on appelle aux États-Unis «
l’immunité qualifiée » (pour tuer, il faut être en service), elle puise
aussi dans des racines plus profondes. Elle éclate alors que les
populations noires et hispaniques subissent dramatiquement la vague de
chômage qui déferle sur les États-Unis. Et alors que la maladie frappe
durement ces communautés surexposées par leurs métiers, et souvent en
proie à des comorbidités résultant de la misère. Tout s’est aggravé
alors que l’espérance de vie d’un Afro-Américain est déjà ordinairement
de trois ans et demi inférieure à celle d’un Blanc. La ségrégation
attaque donc sur tous les fronts. Le ségrégationnisme est minoritaire
sans doute, mais profondément enraciné dans une partie de la population
qui, de surcroît, tient aujourd’hui la Maison Blanche car, comme disait
avec humour Mohamed Ali, « la Maison est blanche, évidemment »…
En face, l’autre Amérique, celle que l’on voudrait aimer, n’a pas de
champion. Bernie Sanders a dû jeter l’éponge, et Joe Biden est aussi
tiède que fantomatique.
Mais gardons-nous de fanfaronner. La France traîne
aussi sa honte, ses flics impunis couverts par le ministre de
l’Intérieur. Elle a ses scandales, comme l’affaire Adama Traoré, mort en
2016, sous le poids d’un flic bien de chez nous qui jouit du statut de
témoin assisté que lui envierait presque Derek Chauvin. Quatre ans
après, des nouveaux médecins, un poil suspects, viennent de pondre un
nouveau rapport contredisant de précédentes expertises et affirmant que
le jeune homme de 24 ans avait une faiblesse cardiaque. On est pris de
nausée devant cette obstination à protéger un lobby policier qui fait
peur à son ministre. Et encore ceci : lundi, Gabriel, 14 ans, est
interpellé, plaqué au sol, et savaté par un policier pendant que ses
collègues l’immobilisent. Dents arrachées, visage tuméfié, maxillaire
brisé, et un œil peut-être perdu. Nous ne sommes pas à Minneapolis, mais
à Bondy, Seine-Saint-Denis. Et puis, en France, nous avons Éric Ciotti
qui vient de proposer que l’on interdise de filmer les policiers.
Ah, si
Éric Ciotti avait été gouverneur du Minnesota, il n’y aurait jamais eu
d’affaire Floyd !
(1) Nicole Bacharan, Le Monde selon Trump (Tallandier, 2019).

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